Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites

On lui a dit que c’était la crise, qu’on était désolé, qu’il fallait qu’il s’accroche ; c’est alors que le serveur a fait son dernier tour de piste, lavant 72 verres propres, et s’en est allé.

Ayant vécu cinq ans à Londres, elle lui parle en anglais, si bien qu’il comprend mieux que d’habitude – et qu’il est le seul, parmi les employés. Et alors vous voyez, dit-elle en mangeant son pâté et alors qu’il essuie ses verres, il est déjà marié et croyait ne s’offrir qu’une relation sans conséquences, mais je me suis accrochée… Elle est rouge de colère, ou de tristesse, ou peut-être est-ce le vin. Les sentiments ça ne se contrôle pas, n’est-ce pas ? Et maintenant je ne sais plus quoi faire. Si je lui dis que je suis amoureuse de lui, il va prendre peur, mais si je ne lui dis pas, il va rester avec sa femme, et ça me tue.

Il ne sait pas si ce sont nos vies, ou nos manières de les raconter, mais c’est affreux comme toutes les histoires se ressemblent ; et surtout c’est désespérant de voir que des scénarii à ce point éculés ont encore le pouvoir de rendre malheureux les gens, au Canada, en France ou au Japon. La cliente, sur le point de pleurer, lui commande un pastis – et il comprend soudain avec dégoût qu’elle est en train, au fur et à mesure qu’elle tisse son récit, de faire de lui un personnage de son mauvais roman, qu’elle le Marc-Lévyse : il devient le barman sympa, l’étranger avec qui elle peut parler une langue que personne ne comprend, le confident. Pouaaah !

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