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La culture française

Le téléphone sonne. C’est Kumi san, la manager de la boîte pour laquelle je donne des cours particuliers. Elle me demande, en japonais, quelque chose sur la culture française. Je ne comprends pas bien. Elle parle d’une petite amie, et de la culture française. Je lui demande de répéter, plus doucement. Elle me dit qu’elle croyait que je parlais japonais. Un peu, je réponds.

La semaine dernière, couché ivre après que notre voisin vendeur de brochettes nous eut plus que raison rincés au saké – il faut dire qu’on lui avait ramené un tee-shirt du PSG – j’ai rêvé Summertime en japonais. Je me souviens très bien des paroles que j’imaginai :

夏で、生活は簡単です
父は金持ち、母は綺麗

Je commence à comprendre : l’un des professeurs de français s’est présenté à son cours accompagné de sa petite amie. L’élève, étonné, a rapporté l’affaire à Kumi san qui a demandé des explications au professeur incriminé. Il n’a rien trouvé de mieux à dire que c’était dans la "culture française" de faire ainsi – et, d’autant plus surprise que la petite amie en question est japonaise, elle m’appelle, Kumi san, pour savoir si c’est bien le cas. J’ai pouffé de rire ; rassurée, elle s’est mise aussi à rire et pendant plusieurs minutes nous nous sommes moqués de lui, elle et moi. En raccrochant, je me suis dit que j’aurais peut-être dû couvrir mon collègue. Mais quand même, c’était la première fois que je riais, que ça riait, que du japonais sortait de ma bouche en riant. Sacrés Français !

Habitons-nous à l’Est de tout, ou au centre du Japon ?

Vivons-nous dans la Capitale, ou dans un petit arrondissement à l’Ouest de Shinjuku ? Dans un lotissement de vieilles bâtisses ou au bout du chemin de terre ? Au rez-de-chaussée de la maison ? De quel ensemble sommes-nous les membres ? A quelle échelle le sens d’habiter se joue-t-il ? Nous avons semble-t-il un critère : le mikoshi qui délimite une fois par an le tour du territoire, porté par ses fidèles voisins. Tous ceux qui auront tourné, huit heures durant, avec leur divinité de dix quintaux sur l’épaule avant de la ramener au sanctuaire-mère, savent précisément, dans la chair et les muscles, les frontières du lieu qu’ils habitent.

A trois minutes à pieds de chez nous, cachée au milieu du labyrinthe de maisons qui fait le coeur du quartier, il y a une place. C’est là que se dresse le petit sanctuaire-mère (une moitié seulement, l’autre moitié ayant brûlé jadis, nous a dit la voisine). Sous un arbre majestueux, un petit chemin de dalles, qui n’est bordé ni de barrières ni de murs mais simplement de statues de pierre (monstres nains et obèses, à mi-chemin du bouledogue et du dragon) mène les fidèles courageux jusqu’à l’autel, où ils prient pour une meilleure fortune en évitant les balles.

Car aux enfants la place sert de terrain de baseball.

Grelots

J’enseigne le français dans les cafés.

Cette année comme la dernière et toutes, le deuxième lundi de janvier consacre aux nouveaux vingtenaires une fête qui pousse les jeunes filles à parader cintrées dans un beau kimono à fleurs dissimulant mal leurs grelots.

Sous mon bonnet & moufles je les regarde passer, à la fois attendri (par cette première occurrence d’un retour des événements, un an déjà ! qui s’annonce imperturbable et me fait local) et plein de ressentiment, puisque si, enseignant les subtilités (rares) de la conjugaison des verbes du premier groupe à un aspirant militaire – vingtenaire lui aussi – désireux de s’engager dans la légion étrangère, je suis dehors et grelottant, c’est que le jour férié, bondant les cafés, a condamné les travailleurs n’ayant pas de temps à faire la queue aux inhumaines terrasses pas chauffées.

Quand la nuit tombe, j’empoche la somme et prolétaire m’en vais, tremblotant comme un radiateur.

Chez soi

En sortant de la librairie d’occasion où s’entassent comme au paradis des livres français à prix modique, tu traverses une autoroute, passes sous une autre et en jetant un oeil à gauche tombes sur une énorme marre où dans le contrebas trempent comme des canards tranquilles les nénuphars par milliers, au milieu d’un crachin qui fait baver le rouge des bouquets de feuilles dans l’eau de mi-automne. C’est Kitanomaru, ce sont les fosses impériales – on peut les deviner dans l’angle de deux immeubles béton & verre, longeant le premier périphérique – celui qui bague le palais. Tu passes en regardant, aimanté – jusqu’à ce qu’en haut de la passerelle enjambant l’autoroute tu découvres les perspectives cubiques des toits cacophoniques, tordus comme dans La Tour Eiffel de Delaunay dont tu comprends soudain qu’elle ne représente pas celle de Paris mais la Tokyo Tower – pourquoi serait-elle rouge, sinon ? Et pourquoi les deux immeubles blancs, à ses pieds ?

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Sur le rocher de l’institut, une foule attend la conférence d’Anne Wiazemsky qui vient dédicacer son livre. Jacques est dans l’escalier, te sourit : "Son livre fait un carton ici, pourtant qu’est-ce qu’il est mauvais !" Plus loin, une élève en guise de bonsoir t’agrippe la manche en souriant.

La mue

On ne se perd qu’une fois à Tokyo – la première – dont les rues tournicotent toutes de manière si singulière qu’on les reconnaît, dès lors qu’on les aura déjà foulées. Mais Kyôto, dont le plan suit un damier hippodamique, est moins dans ses rues que dans ses pions, que les dieux du shintô déplacent au rythme des saisons – il se perd donc au milieu des voies identiques, toutes perpendiculaires, où il était pourtant chez lui il y a six mois, comme sur les chemins tracés d’une forêt de béton dont la végétation aurait mué entre le printemps et l’automne.

Devant le nouveau Yodabashi camera, dont les travaux sont maintenant achevés, un trottoir qu’on ne connaissait pas déplie une promenade tranquille ; il fait bon ; les tuiles noires des temples çà et là se frayent un chemin au milieu des touffes d’érables rouges, rouges, rougies par le soleil (au baptême répondent les funérailles et l’on fête les feuilles des érables comme on aura fêté les fleurs roses des cerisiers : la vie s’écoule, d’avril à novembre – mais de décembre à mars ? sans doute est-ce le temps pour les fleurs du karma jugé, de la visite de ces enfers dont l’âme ressort dit-on trempée de force, et de la réincarnation – la grande loterie de printemps).

Ce n’est pas tout – si la ville a changé, c’est qu’il y avait pris les repères d’un analphabète, et qu’il revient en sachant lire, un peu : Yodobashi camera. Il comprend les publicités qui barbouillent les murs, et ce que crient les rabatteurs. C’était donc ça ? Les gribouillis sont devenus des mots, le béton s’est recouvert d’une fine pellicule de texte. Mais les signes, mais les significations, tout ce qui excède la matière est dans la tête : ce n’est pas Kyôto, c’est toi qui a changé.

L’empathie

C’est, dit-on, à cause des tremblements de terre que les maisons japonaises ne se touchent pas ; on leur donne ainsi la possibilité de vibrer tranquillement chacune de sa petite tremblote – de préférence à l’ample secousse qui embrasserait comme une seule bâtisse le Japon tout entier. La conséquence en est la triste dispersion des immeubles de Shinjuku, trop isolés les uns des autres pour se communiquer ce rire qu’ils doivent produire très bas lorsque ça les chatouille.

C’est à leur pied que marchent, dans un sens ou dans l’autre, de longues femmes parfumées, des séries noir & blanc d’hommes en costume – et le pauvre petit balayeur aux yeux tout rouges, qui avance si lentement derrière sa pelle et son balai si lourd, lui qui est loin d’avoir fini (vu la superficie) et que l’on croit à chaque instant sur le point d’éclater en larmes (le petit prof s’arrête et le regarde, ému – mais en réalité, le balayeur essaie juste d’éternuer).

Et plutôt qu’en métro (arnaque aux frais de transport), c’est en vélo que le petit prof traverse ce grand champ de béton aux immeubles épars séparés par des autoroutes, des larges trottoirs et les passerelles qui les relient comme les longues pattes d’insectes en fer, en rêvassant. Il ferait mieux de faire attention : on contrôle son identité presque toutes les semaines. Un petit policier sans arme de dix-sept ans à peine vient alors s’excuser de faire semblant de vérifier son visa, après quoi rougissant il mime d’appeler le commissariat pour l’immatriculation du vélo, finit avec un double salut-courbette et lui demande de prendre soin de lui. Et le petit prof s’en va, promettant qu’il prendra soin de lui, qu’il ne faut pas s’inquiéter trop, que ça ira, et surtout que le policier prenne soin de lui, lui aussi, à bientôt.

La gloire

On lui avait bien dit que la littérature avait le pouvoir de changer le monde – et au moment même où hier soir il écrivait le point final de son roman les fenêtres, les portes, les murs et le plafond se sont mis à vibrer – le lotissement, le quartier et la ville se sont cabrés de concert, se tordant de douleur, cependant que sous la chrysalide apparaissait déjà l’univers neuf que portait sa fiction.

Il n’en n’a pas dormi de la nuit ; il voulait voir éclore chaque parcelle de la nouvelle réalité que son artisanat avait créée.

Mais aujourd’hui les esprits chagrins, les sceptiques, les ignorants, tous les réactionnaires ont prétendu puérilement que rien n’avait changé, que ça n’avait été qu’un tremblement de terre comme il y en a tous les trois mois – et qu’il ferait mieux plutôt d’expliquer comment on accorde le passé composé des verbes pronominaux. Le petit prof a répondu, a remercié trois fois en empochant ses 3000 yens et s’en est allé faire la sieste.

Ce qu’il y avait au commencement

Dans son rêve, Richard Millet était la fille de Salman Rushdie, et quoiqu’il trouvât bien la chose un peu bizarre, au début surtout, il a fini par s’en accommoder parce que le rêve a déployé, au milieu des thèmes qui sont communs à leurs oeuvres (Proust et l’Angleterre, le catholicisme et l’Islam, le multiculturalisme, la guerre et la Nation, Faulkner, sans oublier bien sûr leur souci commun des Pakistanais) un univers dans lequel cela avait du sens : amour, jalousie et problème d’hormones, crise d’adolescence, angoisse et complicité, nuits passées au téléphone, séduction refoulée – je te hais ! faisaient de si honnêtes médiations entre les deux hommes qu’il a fini par apparaître que si Richard Millet était la fille de Salman Rushdie (et non son frère ou son éditeur) c’était parce que seul le rapport fille/père pouvait symboliser leur relation : l’univers déployé par la grosse machine du rêve avait si bien confirmé l’énoncé extravagant, lancé au hasard dans les brumes du sommeil, d’où il était parti, qu’il en ressortait finalement comme l’évidence, la seule conclusion possible – oui décidément Richard Millet était bien la fille de Salman Rushdie. Au fond, se dit-il au réveil, un monde n’est rien que le temps et l’espace nécessaire à justifier un énoncé absurde – au commencement était le verbe, et vu où ça va, c’était sans doute une sacrée connerie.

Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites

On lui a dit que c’était la crise, qu’on était désolé, qu’il fallait qu’il s’accroche ; c’est alors que le serveur a fait son dernier tour de piste, lavant 72 verres propres, et s’en est allé.

Ayant vécu cinq ans à Londres, elle lui parle en anglais, si bien qu’il comprend mieux que d’habitude – et qu’il est le seul, parmi les employés. Et alors vous voyez, dit-elle en mangeant son pâté et alors qu’il essuie ses verres, il est déjà marié et croyait ne s’offrir qu’une relation sans conséquences, mais je me suis accrochée… Elle est rouge de colère, ou de tristesse, ou peut-être est-ce le vin. Les sentiments ça ne se contrôle pas, n’est-ce pas ? Et maintenant je ne sais plus quoi faire. Si je lui dis que je suis amoureuse de lui, il va prendre peur, mais si je ne lui dis pas, il va rester avec sa femme, et ça me tue.

Il ne sait pas si ce sont nos vies, ou nos manières de les raconter, mais c’est affreux comme toutes les histoires se ressemblent ; et surtout c’est désespérant de voir que des scénarii à ce point éculés ont encore le pouvoir de rendre malheureux les gens, au Canada, en France ou au Japon. La cliente, sur le point de pleurer, lui commande un pastis – et il comprend soudain avec dégoût qu’elle est en train, au fur et à mesure qu’elle tisse son récit, de faire de lui un personnage de son mauvais roman, qu’elle le Marc-Lévyse : il devient le barman sympa, l’étranger avec qui elle peut parler une langue que personne ne comprend, le confident. Pouaaah !

Virgins

Hisa san et Koyama san restaient dans la cuisine silencieux ; ils préparaient les plats pour le week-end. Kyosuke san, lui, traversait nerveusement le restaurant, et une fois à la fenêtre se penchait d’un coup sur la rue qu’il découvrait déserte et comme électrocuté se retournait dansant comme un ver de terre épileptique, avant de revenir vers le comptoir, furieux ou désespéré, pour taper d’un poing lourd en criant : "mais que peuvent-ils bien foutre ces putains de clients ?!"

Ils ne savent pas différencier encore les factures des réclames ; de nouveau ils perdirent internet.

Dans la salle des professeurs, il n’y avait presque que des enseignants de FLE – Français Langue Etrangère. L’une d’elle, Japonaise, se tourna vers le prof de philo : Excuse-moi, je peux te poser une question ? On dit : "J’en ai besoin" pour "J’ai besoin de manger", est-ce qu’on peut dire "Il en est interdit" pour "Il est interdit de fumer" ? Alors que le pauvre prof de philo se triturait les neurones, parce qu’après tout ben oui, pourquoi non – et même si cela ne sonnait pas bien, même si on ne l’utilisait pas, pourquoi ne serait-ce pas correct gramm… – il entendit la voix mêlée de ses nouveaux collègues répondre d’un "Ça se dit pas !" catégorique qui signifiait : "Non mais bien sûr qu’on peut pas ! Mais quelle pauv’conne, celle-là, elle sait rien ou quoi ? Hé, retourne chez les Jaunes, pétasse."

"T’es sûr que c’est pas une pub ? – Mais,oui, regarde, là, c’est les kanjis qui signifient "La prairie du dedans" – Eh ben ? – La prairie du dedans c’est Nakano, c’est le nom de la ville ! – Eh ben ? – Oh tu commences à me lourder avec tes objections !"

"Allô, oui, bonjour, on a eu un problème avec internet et… Oui, bien sûr : V… I… Non, pas "b", V. Non, pas "p", V. V comme… – il n’y a pas de mots en v en japonais – oui, allô… vous connaissez Madonna, madame ? V "like a Virgin" ! Oui, c’est ça. Ensuite c’est I… N…

Il vaut mieux ne jamais montrer au client éventuel que le barman s’emmerde derrière son comptoir dépressif ; après l’avoir fait laver les verres sales, et les couteaux, fourchettes et cuillères sales, on le fit épousseter les bouteilles, passer l’aspirateur, épousseter le miroir, essuyer les verres humides, laver la porte, et enfin laver les verres propres et les couteaux propres. Dans un éclair de lucidité, Kyosuke san lui dit qu’il n’y avait pas de client, qu’il pouvait donc rentrer chez lui. T’es sûr, Kyosuke ? Les fourchettes propres pourront attendre ?