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Le sanctuaire portable

On les avait réveillés à 9h, pour leur donner une tenue complète : veste verte, short, ou culotte – ou plutôt lange, voire couche – à lanières et tongs en bois. A 10h on avait de nouveau tapé à la porte pour les emmener sur la place du quartier, où les attendaient barbotant dans une flaque de soleil quelques ivrognes chaleureux, réunis autour de bouteilles de saké et pickels. Bonze prit son chapeau.

Cinq heures durant, tournant dans le quartier de kamimachi comme un chien marquant son terrain, ils promenèrent o’mikoshi, "le sanctuaire portable", en éructant des borborygmes, devant le regard amusé de rares spectateurs. "Drôle de culte, pensa-t-il. Qui est ce dieu que l’on promène ainsi ?" Tous les quart d’heures, un ravitaillement de bières permettait d’oublier que les poutres de bois lourd fusillaient leurs hautes épaules.

Le soir, il y eut la tombola. Les grands-pères et grands-pères dansaient une sorte de festnoz autour d’un minuscule sanctuaire à l’intérieur duquel, de nouveau, nichait o’mikoshi. "Qui est ce dieu que nous avons promenés toute la journée ?" demandait Bonze en quête de sens, les épaules ravagées, mais personne ne savait. Il rebondit de l’un à l’autre jusqu’à tomber sur l’organisateur, un prêtre aux joues roses et rondes, martial dans son long kimono blanc : "C’est Izanami… Mais vous savez, ce n’est pas la question ! Ce n’est pas vraiment une fête religieuse… " Contrarié, Bonze fit ses yeux d’anthropologue : "Mais… C’est tout de même une sorte de culte ! On promène un sanctuaire toute la journée et… Par exemple, vous êtes prêtre shintô, n’est-ce pas ? " L’organisateur sourit : "Pas du tout, je suis chrétien."

Enfin commencer par se taire

Le prêtre nous reçut, Masako Kotera (qui travaille à la villa et se chargeait de la traduction), Agnès del Amo (résidente théâtre) et moi, dans une petite pièce de l’Ichihime Jinja où nous attendaient, posés sur un tatami, une table basse et trois coussins ; il ne me fallut cependant pas supporter plus que deux ou trois minutes de seisa avant que le prêtre, qui connaissait la difficulté qu’ont les gaijin à se tenir ainsi droit sur les genoux, m’invitât à choisir une position plus confortable. J’avais préparé un papier, mais comme il commençait à parler je décidai qu’il valait mieux laisser venir et accueillir ce qu’il avait à me dire plutôt que de plaquer sur notre entretien des préoccupations d’occidental qui n’avaient sans doute pas grand sens pour lui – et ce fut une conversation de deux heures que ne ponctua que la nécessité de traduire mes questions, ses réponses, ses questions.

A la fin, j’avais moins un discours construit sur les rapports entre l’urbain et le sacré qu’un ensemble d’anecdotes et de fables, par certains côtés décalées de mes intérêts, par d’autres infiniment plus riches : j’y appris que les hommes, s’étant peut-être regroupés pour prier autour d’un arbre, auraient décidé de construire un toit quand il se mit à pleuvoir (origine commune de la ville et du sanctuaire) ; que le shintô n’ayant pas de doctrine arrêtée dans un texte n’est rien qu’une éthique (doublée d’une économie des superstitions, ajouterais-je pour moi-même) ; que les dieux sont dans toutes choses (mais si le bol se casse, me demande le prêtre, qu’arrive-t-il au dieu qui est dans le bol ?) et dans toutes actions (car comment fais-tu pour respirer sinon, toi qui ne l’as pas décidé ?) mais avant tout au coeur – ce qui ne peut se dire qu’improprement et ne doit pas se dire – qu’il vaudrait mieux enfin comprendre l’extrême vanité du langage et de la raison, labyrinthes minés de contradictions où la vérité se perd, et : commencer par se taire –

Le spectacle des poupées

Le 3 mars, c’était le hina matsuri, la fête des petites filles : derrière une vitrine à l’intérieur du Ichihime Jinja, sanctuaire shintô dont le prêtre devait m’accorder deux jours plus tard (cf. prochain billet) un entretien sur les rapports entre le sacré et l’urbain, s’étalait un jeu de poupées représentant l’empereur, l’impératrice et quelques courtisans dans leur costume de l’ère Héian (794-1185). De l’autre côté de la rue, dans la salle de spectacles ou de conférences d’une sorte de bibliothèque municipale, on reproduisait la scène, se servant d’un jeune homme et d’une jeune fille comme de poupées à taille humaine. Ainsi put-on les voir, immobiles et les yeux fermés, se faire habiller d’un feuilleté de sept ou huit couches de kimonos traditionnels, plus élégants les uns que les autres, le tout accompagné de la mélopée sans fin de Mori Sensei (maître Mori ; une petite bonne femme coiffure soignée eighties style Shirley Bassey), mélopée ponctuée de petits coups de têtes à l’aide desquels elle accentuait certaines expressions – ou glissait dans son commentaire les micro-révérences d’une politesse de circonstance.

Lorsque l’habillage fut fini, lorsque que nos mannequins aveugles se dirigèrent sur le podium rouge où, une fois assis, ils purent enfin ressembler aux poupées des petites filles, les musiciens apparurent ; alors, soudain, comme si la foule dégringolait de l’amphithéâtre, un tsunami, des dizaines de spectateurs se ruèrent au bord de la scène pour dégainer, tordus dans un noeud de paparazzi amateurs, un bras au bout duquel s’agitait un appareil photo tremblant. L’empereur et l’impératrice ayant enfin trouvé leur pose définitive, autour de moi, à droite, à gauche, devant et derrière, tous se mirent à dégainer leur engin ; s’ensuivit un quart d’heure épouvantable de musique traditionnelle mélangée aux bruits synthétiques des prises de vues par téléphone mobile, le tout pimenté par la lumière des flashs. Je me demandai ce qui pouvait pousser les spectateurs à ne venir ici que pour prendre une photo qu’ils auraient tout aussi bien trouvée sur Wikipédia ; je me demandai si l’équivalent français d’une telle cérémonie ne serait pas une reconstitution du sacre de Charlemagne, ou un son-et-lumière au Puy du fou ; je me demandai ce que je foutais là et je pris la fuite.

Le petit sanctuaire

Devant le mur (on dirait un mur d’octroi) qui mène à la gare de Shimbashi, sur lequel passe un Shinkansen en fin de course – entre quatre tours d’une vingtaine d’étages qui piquent le ciel comme des cure-dents béton & verre – symétriquement à la cinquième qu’élève son chantier, en face, de l’autre côté de l’autoroute bruyant et pollué – se tient, droit mais pas haut, un petit sanctuaire shintô protégé par son torii rouge et les dix stèles de son cimetière. Un photographe amateur, qui vient de le remarquer à la faveur de l’espace qui, séparant les voitures et les camions qui foncent, découpe une fenêtre sur le trottoir opposé, le prend en photo – et disparaît.

L’invisible monde des mystères

Oui les créatures imaginaires sont souvent plus funky que les métro-boulot-dodo du commun (et, j’imagine qu’une partie non nulle de ses mythes étant redevable aux visions nocturnes des patriarches, une société qui ne conçoit plus le rêve que comme le terrain d’une exploration analytique est déjà morte, depuis longtemps) mais quand même, ce n’était pas une bonne idée de me connecter maintenant à l’invisible monde des mystères (je veux dire de m’endormir) : en tous cas les sièges du minuscule train que nous avions pris (à moins que ça soit lui qui nous ait pris) à Demachiyanagi, tournés face vitre (perpendiculairement au sens de la marche donc), nous invitaient gravement à regarder le paysage réel – qui devait  valoir son ticket. Quoiqu’il en soit, je ne me réveillai qu’à Kibuneguchi, où nous descendîmes commencer une promenade qui devait tournicoter dans la montagne avant de redescendre sur Kurama.

Depuis deux jours il neigeait ; ce n’était plus une couverture, ou un manteau, c’était carrément une grosse couette de neige qui recouvrait le sol et coiffait la pinède.  Au bord d’une rivière ponctuée de petites cascades avec stalactites, un torii marquait l’entrée du temple, et derechef du chemin qui grimpait, zigzagant entre les cèdres au point qu’on eut dit qu’il jouait avec les rayons du soleil d’hiver, jusqu’à l’Okunoin Mao-den – à l’endroit précis où, voilà six millions d’années, Mao-son le grand roi des démons et des esprits de la terre descendit de Vénus pour apporter la sagesse à l’homme. Une pancarte de bois l’annonce : "Ici s’est posé l’esprit de Mao-Son, afin d’aider les hommes à faire de la Terre un lieu de paix. Lorsque les sages sont suffisamment quiets pour entendre, la nature leur enseigne la grandeur de ses voies ; nombreux sont ceux qui, en ce lieu saint, ont reçu par ce biais des réponses quant à leur identité et leur rôle au sein de ces voies. Protégés par les grands arbres au vert profond, les méditants peuvent se connecter à l’invisible monde des mystères, qui sous-tend l’univers depuis des millions d’années." Et ne me demandez pas comment nous avons déchiffré la pancarte..

La fête des morts

Le bruit du toc

Nous nous promenons dans Gion, le quartier historique. Bien sûr les ruelles pavées y font toc (dans un article de Création littéraire et connaissance, Hermann Broch analyse l’art tape-à-l’oeil comme le résultat de l’activité artistique lorsque, déconnectée des enjeux éthiques transcendants au service desquels elle devrait oeuvrer d’après lui, elle se limite à la satisfaction du plaisir esthétique – l’immanentisme radical du shintoisme expliquerait peut-être, dans sa différence avec le christianisme à l’éthique si verticale, pourquoi nous apparaissent si kitsch un certain nombre de productions locales), mais elles sont calmes – ce n’est pas Saint-Michel – et il est agréable de s’y promener.

Un chemin minuscule, 1m50 de large, absolument désert et silencieux, bordé de maisonnettes aux toits de lourdes tuiles, sur lesquels se reflètent la lumière blafarde des lampadaires dont on dirait plutôt qu’ils infusent, peu à peu, la nuit devenue - qu’ils la crachotent. Un cycliste passe, tranquille. Un chat miaule. Une mémé, dos cassé, sort de chez elle.

Soudain une porte coulissante s’ouvre automatique à droite et dans le silence absolu dégueule avec un nuage gris de tabac froid un enfer de bruit de billes et de mauvaises musiques. A devenir fou.

La porte se referme. Le calme revient. C’était juste un pachinko.

Défaut de catégorie

Alors que nous avions garé nos vélos côté Yamashina (dans un minuscule chemin trouvé au hasard d’une côte qu’à l’aide de notre unique vitesse on n’en pouvait plus de grimper) nous avons donc fini, à force de déambulations et alerté par la présence de marcheuses à talons hauts, par tomber sur ce sanctuaire incroyable, Fushimi Inari : un circuit d’escaliers en larges dalles, passant sous près de dix mille portes shinto rouges et ponctué de villages entiers d’autels, cerclait, comme le contour d’une aréole, le sommet de la montagne dominant Kyoto – et en effet (rapport aux talons) sous ces torii, des couples, des familles, des enfants essoufflés se promenaient de temple en temple, ni plus ni moins normalement que s’il étaient en plein milieu de la ville.

Le temps de faire le tour de cet incroyable chemin de procession, vêtus de nos chaussures et gore-tex – appropriés tant qu’on grimpait mais tout à fait déplacés une fois au sommet – nous eûmes le temps de comprendre que la montagne japonaise n’appartient pas à cette Nature qui s’oppose, dans les mentalités européennes, à la Culture : elle appartient aux dieux et à la religion, qui ne sont de l’ordre ni de la première, ni de la seconde catégorie. Sans doute relève-t-elle oui d’une sorte de sacré, mais à condition de ne pas le concevoir par différence avec quelque profane – c’est sans doute parce que tout, pour eux, est sacré, que les Japonais sont tellement plus respectueux que nous, au quotidien, et tellement moins jésuites une fois franchies les portes de l’église.

Ni Nature ni Culture, ni Sacré ni Profane – sans doute pas plus de Ville et de Campagne, d’Essentiel et d’Accidentel, de Transcendance et d’Immanence : c’est toute la métaphysique binaire du programme de Terminale qui se brouille et s’affole et s’effondre dans mon pauvre esprit fonctionnaire !

Le premier de l’an dure trois jours

Le palais impérial n’est pas si gigantesque que ce que le plan de métro voudrait faire accroire ; comme deux fois par an (pour l’anniversaire de l’Empereur et pour ses voeux) il ouvre ses portes au public ; un fleuve de visiteurs pénètre dans l’enceinte, d’habitude hermétique, par des portes épaisses d’une dizaine de mètres – à l’intérieur, devant une gigantesque pagode béton et verre, il devient lac tranquille : on s’arrête. Des grands-mères rachitiques se frayent un passage entre les ventres gras d’Américains en vacances (on compte dans ce public presque autant de blancs-becs que de Japonais, sans compter les touristes invisibles, Chinois et Coréens). Au bout de vingt minutes, alors que la cour impériale est complètement bondée, l’Empereur, sa femme, leur fils et leur belle-fille (ainsi que deux autres Japonais en costume) se portent à la fenêtre ; les drapeaux nationaux en plastique, blancs à rond rouge, qu’on nous a distribués à l’entrée s’agitent dans tous les sens pour les accueillir. Les six corps royaux demeurent immobiles, se contentant, en guise de salut sous un sourire figé, d’agiter une main mécanique – on dirait des Maneki neko. Le peuple ravale soudain les drapeaux : le Souverain présente ses voeux, qui durent deux bonnes minutes ; une fois terminés, les drapeaux ressortent, mais sans hourra, sans ferveur nationaliste (de toutes façons il n’y a que des touristes) et les membres de la famille impériale se remettent à gigoter de la main, tournent doucement sur eux-mêmes, disparaissent. La foule nous ramène, à pas lents, à la sortie.

Nous traversons un parc et tombons sur une grande esplanade couverte de gargotes. Circulant dans le même sens que les voitures (allant à gauche, revenant à droite) on s’y presse jusqu’à Yasukuni-Jinja où l’on pourra, de nouveau, jeter une pièce et faire une prière – acheter une flèche porte-bonheur et jouer son destin au dés (au temple d’Asakusa, où nous nous sommes promenés avant-hier, nous avons nous aussi retiré, contre 100 yens, l’un ces billets de la fortune que l’on doit plier, et nouer sur des fils à linge dévolus à cet usage ; sur le mien était écrit, en japonais et en anglais : "Vous êtes pressé mais ce n’est pas la peine de vous acharner, vous ne parviendrez pas atteindre la rive opposée. Vous feriez mieux de faire demi-tour, et de rentrer chez vous." Après quoi il était précisé que "vous n’aurez pas de chance. Côté mariage comme côté travail, l’année sera horrible" – ce qui a au moins le mérite d’être franc.)

La prière du réveillon

Toute la soirée nous avons cherché à faire la fête mais c’est peine perdue les quartiers animés sont déserts, les restaurants fermés ; le nouvel an japonais se passe dans les temples. A partir de 23h45 plusieurs milliers de personnes, deux par deux, se collent jusqu’à former une procession partant de l’autel, passant sous la porte shintō qui marque l’entrée du temple et s’étirant le long de la petite rue qui y mène sur peut-être deux cents mètres ; nous nous mettons en queue de file. L’ambiance est familiale ; on compte également des vieillards et des jeunes Japonais, en couple, en bande, protégés par un masque hygiénique ou laissant la buée, dense, grisonner la nuit ; ils discutent comme en attendant le bus, rigolent, pianotent sur leur téléphone portable. On entend soudain des coups de tambour, et la file avance – on suit le mouvement. Une fois suffisamment près, nous observons – c’est notre tour bientôt – ceux qui arrivent, les uns après les autres, au pied de l’autel : ils jettent une pièce dans un réceptacle, prient à plusieurs reprises en se courbant pour saluer je ne sais pas quelle divinité, tapent deux fois dans les mains, prient encore, et sortent de la queue.

C’est à nous de jouer : 10 yens volent de nos poches, nos échines se baissent, se redressent, se baissent à nouveau et j’essaie de prier pour l’année à venir mais je me rends compte immédiatement que je ne sais pas prier et même que j’ignore ce que prier signifie, comme si l’habitude d’être ironique avait rendu impuissante cette âme toute molle qui me glisse entre les doigts… Je tape dans les mains, en vain, et nous sortons du rang. Ça y est, nous sommes en 2010.