L’éconduite

Appuyant de ses yeux sur le noir ciment lisse, sur les vitrines blanches, sur le maquillage des jeunes filles, l’homme se promène dans Tokyo comme on embrasse, une dernière fois, la femme que l’on n’aime plus. Il n’y a guère de passion dans ce baiser phatique, non plus que de tendresse, c’est à peine un écho, une singerie de la passion ancienne. Il ne dit pas « je t’aime », mais « je t’ai bien aimé ». Au fond, il se demande comment il a pu faire ; au fond, il vient chercher les unes après les autres les formes disgracieuses qui pourraient confirmer la décision de son départ ; enfin, il pourra dire « excuse-moi » et il pourra cacher, plein de pitié, de dégoût, le visage de l’éconduite coulant du nez sur son épaule.

Arrivé ému par sa beauté, il partira rassuré par sa laideur – elle ne le mérite pas ! – et laissera enfin derrière lui la ville de pierres frigide, la poupée de ciment depuis toujours indifférente à ses étreintes, et à ses comédies.

La suite sur Chine Imaginaire.

Chine Imaginaire

Retrouvez nos réelles aventures sur le blog Chine Imaginaire, qui s’étoffera de manière erratique d’abord, ensuite incroyable.

Et ils déménagèrent…

… en Chine Imaginaire…

La culture française

Le téléphone sonne. C’est Kumi san, la manager de la boîte pour laquelle je donne des cours particuliers. Elle me demande, en japonais, quelque chose sur la culture française. Je ne comprends pas bien. Elle parle d’une petite amie, et de la culture française. Je lui demande de répéter, plus doucement. Elle me dit qu’elle croyait que je parlais japonais. Un peu, je réponds.

La semaine dernière, couché ivre après que notre voisin vendeur de brochettes nous eut plus que raison rincés au saké – il faut dire qu’on lui avait ramené un tee-shirt du PSG – j’ai rêvé Summertime en japonais. Je me souviens très bien des paroles que j’imaginai :

夏で、生活は簡単です
父は金持ち、母は綺麗

Je commence à comprendre : l’un des professeurs de français s’est présenté à son cours accompagné de sa petite amie. L’élève, étonné, a rapporté l’affaire à Kumi san qui a demandé des explications au professeur incriminé. Il n’a rien trouvé de mieux à dire que c’était dans la « culture française » de faire ainsi – et, d’autant plus surprise que la petite amie en question est japonaise, elle m’appelle, Kumi san, pour savoir si c’est bien le cas. J’ai pouffé de rire ; rassurée, elle s’est mise aussi à rire et pendant plusieurs minutes nous nous sommes moqués de lui, elle et moi. En raccrochant, je me suis dit que j’aurais peut-être dû couvrir mon collègue. Mais quand même, c’était la première fois que je riais, que ça riait, que du japonais sortait de ma bouche en riant. Sacrés Français !

Habitons-nous à l’Est de tout, ou au centre du Japon ?

Vivons-nous dans la Capitale, ou dans un petit arrondissement à l’Ouest de Shinjuku ? Dans un lotissement de vieilles bâtisses ou au bout du chemin de terre ? Au rez-de-chaussée de la maison ? De quel ensemble sommes-nous les membres ? A quelle échelle le sens d’habiter se joue-t-il ? Nous avons semble-t-il un critère : le mikoshi qui délimite une fois par an le tour du territoire, porté par ses fidèles voisins. Tous ceux qui auront tourné, huit heures durant, avec leur divinité de dix quintaux sur l’épaule avant de la ramener au sanctuaire-mère, savent précisément, dans la chair et les muscles, les frontières du lieu qu’ils habitent.

A trois minutes à pieds de chez nous, cachée au milieu du labyrinthe de maisons qui fait le coeur du quartier, il y a une place. C’est là que se dresse le petit sanctuaire-mère (une moitié seulement, l’autre moitié ayant brûlé jadis, nous a dit la voisine). Sous un arbre majestueux, un petit chemin de dalles, qui n’est bordé ni de barrières ni de murs mais simplement de statues de pierre (monstres nains et obèses, à mi-chemin du bouledogue et du dragon) mène les fidèles courageux jusqu’à l’autel, où ils prient pour une meilleure fortune en évitant les balles.

Car aux enfants la place sert de terrain de baseball.

Grelots

J’enseigne le français dans les cafés.

Cette année comme la dernière et toutes, le deuxième lundi de janvier consacre aux nouveaux vingtenaires une fête qui pousse les jeunes filles à parader cintrées dans un beau kimono à fleurs dissimulant mal leurs grelots.

Sous mon bonnet & moufles je les regarde passer, à la fois attendri (par cette première occurrence d’un retour des événements, un an déjà ! qui s’annonce imperturbable et me fait local) et plein de ressentiment, puisque si, enseignant les subtilités (rares) de la conjugaison des verbes du premier groupe à un aspirant militaire – vingtenaire lui aussi – désireux de s’engager dans la légion étrangère, je suis dehors et grelottant, c’est que le jour férié, bondant les cafés, a condamné les travailleurs n’ayant pas de temps à faire la queue aux inhumaines terrasses pas chauffées.

Quand la nuit tombe, j’empoche la somme et prolétaire m’en vais, tremblotant comme un radiateur.

Bonne année du Lapin