Le sanctuaire portable

On les avait réveillés à 9h, pour leur donner une tenue complète : veste verte, short, ou culotte – ou plutôt lange, voire couche – à lanières et tongs en bois. A 10h on avait de nouveau tapé à la porte pour les emmener sur la place du quartier, où les attendaient barbotant dans une flaque de soleil quelques ivrognes chaleureux, réunis autour de bouteilles de saké et pickels. Bonze prit son chapeau.

Cinq heures durant, tournant dans le quartier de kamimachi comme un chien marquant son terrain, ils promenèrent o’mikoshi, « le sanctuaire portable », en éructant des borborygmes, devant le regard amusé de rares spectateurs. « Drôle de culte, pensa-t-il. Qui est ce dieu que l’on promène ainsi ? » Tous les quart d’heures, un ravitaillement de bières permettait d’oublier que les poutres de bois lourd fusillaient leurs hautes épaules.

Le soir, il y eut la tombola. Les grands-pères et grands-pères dansaient une sorte de festnoz autour d’un minuscule sanctuaire à l’intérieur duquel, de nouveau, nichait o’mikoshi. « Qui est ce dieu que nous avons promenés toute la journée ? » demandait Bonze en quête de sens, les épaules ravagées, mais personne ne savait. Il rebondit de l’un à l’autre jusqu’à tomber sur l’organisateur, un prêtre aux joues roses et rondes, martial dans son long kimono blanc : « C’est Izanami… Mais vous savez, ce n’est pas la question ! Ce n’est pas vraiment une fête religieuse…  » Contrarié, Bonze fit ses yeux d’anthropologue : « Mais… C’est tout de même une sorte de culte ! On promène un sanctuaire toute la journée et… Par exemple, vous êtes prêtre shintô, n’est-ce pas ?  » L’organisateur sourit : « Pas du tout, je suis chrétien. »

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2 réponses à “Le sanctuaire portable

  1. Voilà bien le défaut de l’anthropologie : observer une société qu’on ne connait pas de l’intérieur exclut de voir toute espèce de duplicité dans ses modes d’existence sociale. On n’imagine pas spontanément que des rites sociaux puissent être détournés, investis par des préoccupations externes, profanés en toute innocence. On ne veut voir que du pur et dur, du brut, de l’unidimensionnel, de l’univoque. Les pas-nous n’ont pas droit à l’ironie et l’invention de sens. Sans parler de picoler à l’occasion d’une fête de quartier !

  2. Oui, c’est un peu comme quelqu’un qui ne s’accroche qu’à la signification littérale des mots, sans voir qu’en contexte ils ont un tout autre sens. Par exemple, quand tu raccroches ou quand tu rentres chez quelqu’un, tu dis shitsurei shimasu, litt. « je commets une impolitesse », et on pourrait dire qu’est-ce qu’ils sont soumis ces japonais – mais en réalité tout le monde s’en fout et en contexte c’est juste une formule phatique comme « allô ». De même, en français, à entendre « je te demande pardon !? », « adieu » ou « je vous en prie », on pourrait se dire, qu’est-ce qu’ils sont cathos ces français ! Bref, le sens n’est pas dans le mot, ni le dieu dans le sanctuaire portable.

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