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Le sanctuaire portable

On les avait réveillés à 9h, pour leur donner une tenue complète : veste verte, short, ou culotte – ou plutôt lange, voire couche – à lanières et tongs en bois. A 10h on avait de nouveau tapé à la porte pour les emmener sur la place du quartier, où les attendaient barbotant dans une flaque de soleil quelques ivrognes chaleureux, réunis autour de bouteilles de saké et pickels. Bonze prit son chapeau.

Cinq heures durant, tournant dans le quartier de kamimachi comme un chien marquant son terrain, ils promenèrent o’mikoshi, « le sanctuaire portable », en éructant des borborygmes, devant le regard amusé de rares spectateurs. « Drôle de culte, pensa-t-il. Qui est ce dieu que l’on promène ainsi ? » Tous les quart d’heures, un ravitaillement de bières permettait d’oublier que les poutres de bois lourd fusillaient leurs hautes épaules.

Le soir, il y eut la tombola. Les grands-pères et grands-pères dansaient une sorte de festnoz autour d’un minuscule sanctuaire à l’intérieur duquel, de nouveau, nichait o’mikoshi. « Qui est ce dieu que nous avons promenés toute la journée ? » demandait Bonze en quête de sens, les épaules ravagées, mais personne ne savait. Il rebondit de l’un à l’autre jusqu’à tomber sur l’organisateur, un prêtre aux joues roses et rondes, martial dans son long kimono blanc : « C’est Izanami… Mais vous savez, ce n’est pas la question ! Ce n’est pas vraiment une fête religieuse…  » Contrarié, Bonze fit ses yeux d’anthropologue : « Mais… C’est tout de même une sorte de culte ! On promène un sanctuaire toute la journée et… Par exemple, vous êtes prêtre shintô, n’est-ce pas ?  » L’organisateur sourit : « Pas du tout, je suis chrétien. »

Le spectacle des poupées

Le 3 mars, c’était le hina matsuri, la fête des petites filles : derrière une vitrine à l’intérieur du Ichihime Jinja, sanctuaire shintô dont le prêtre devait m’accorder deux jours plus tard (cf. prochain billet) un entretien sur les rapports entre le sacré et l’urbain, s’étalait un jeu de poupées représentant l’empereur, l’impératrice et quelques courtisans dans leur costume de l’ère Héian (794-1185). De l’autre côté de la rue, dans la salle de spectacles ou de conférences d’une sorte de bibliothèque municipale, on reproduisait la scène, se servant d’un jeune homme et d’une jeune fille comme de poupées à taille humaine. Ainsi put-on les voir, immobiles et les yeux fermés, se faire habiller d’un feuilleté de sept ou huit couches de kimonos traditionnels, plus élégants les uns que les autres, le tout accompagné de la mélopée sans fin de Mori Sensei (maître Mori ; une petite bonne femme coiffure soignée eighties style Shirley Bassey), mélopée ponctuée de petits coups de têtes à l’aide desquels elle accentuait certaines expressions – ou glissait dans son commentaire les micro-révérences d’une politesse de circonstance.

Lorsque l’habillage fut fini, lorsque que nos mannequins aveugles se dirigèrent sur le podium rouge où, une fois assis, ils purent enfin ressembler aux poupées des petites filles, les musiciens apparurent ; alors, soudain, comme si la foule dégringolait de l’amphithéâtre, un tsunami, des dizaines de spectateurs se ruèrent au bord de la scène pour dégainer, tordus dans un noeud de paparazzi amateurs, un bras au bout duquel s’agitait un appareil photo tremblant. L’empereur et l’impératrice ayant enfin trouvé leur pose définitive, autour de moi, à droite, à gauche, devant et derrière, tous se mirent à dégainer leur engin ; s’ensuivit un quart d’heure épouvantable de musique traditionnelle mélangée aux bruits synthétiques des prises de vues par téléphone mobile, le tout pimenté par la lumière des flashs. Je me demandai ce qui pouvait pousser les spectateurs à ne venir ici que pour prendre une photo qu’ils auraient tout aussi bien trouvée sur Wikipédia ; je me demandai si l’équivalent français d’une telle cérémonie ne serait pas une reconstitution du sacre de Charlemagne, ou un son-et-lumière au Puy du fou ; je me demandai ce que je foutais là et je pris la fuite.

Au bûcher des amulettes

Pour continuer – finir – de fêter le Setsubun, toujours dans une caillante [infernale], Milkymee, Clémence & moi avons rendez-vous à 17h30 devant la porte du Yoshida Shrine. Evidemment il en possède plusieurs et nous ne tomberons les uns sur les autres qu’un peu par hasard – et en grande partie grâce au pompon supérieur noir du bonnet de Clémence – au milieu de la foule dense, que déversent les allées par pétalitrons, que vers 18 heures – celle de l’appel aux démons.

Une femme, déguisement blanc & bleu, remontant à reculons le chemin qui la mène au temple, souffle à cet effet dans une grosse conque de longues notes mates, pleines de tristesse, qui saisissent aux narines un démoniaque rugissant, encostumé de même, portant masque noir, perruque blondasse de cheveux filasses & jusqu’aux fesses + cornes sur les tempes. Il fait de grandes enjambées, pose son éventail sur la tête des fidèles (ou des touristes, mais c’est semble-t-il la même chose ; ou plutôt entre les deux, ni l’un ni l’autre) et pousse sur les adultes heureux, comme sur les enfants continuant sceptiques de mordiller un pouce qu’ils ne rechigneraient pas à échanger contre une sucette, le même rugissement que j’approxime en Yoshokitara ! – bref il exagère.

On se presse autour de lui en riant, on le prend en photo ; démon ridicule et inoffensif, dont on n’expose la sauvagerie peut-être que pour montrer qu’elle est impuissante – comme un cri. Tout ça c’est de la musique (évidemment l’affaire finit en haut de la côte, devant l’autel, où la foule se constitue en gigantesque file d’attente pour y jeter une pièce, taper dans les mains, prier).

Nous rendant, depuis l’autel où l’on continue de prier, vers la place où s’élève le bûcher, nous empruntons au milieu d’une foule compacte (descendant à gauche, montant à droite) des allées pleines de gargotes, baignant dans les fumets graillonneux d’une ambiance merguez-frites shintô. On y alpague et on y vend, dans le désordre, des bâtonnets de sardines grillées au four traditionnel (plantées dans le sable à la surface d’une table-barbecue autour de laquelle on mange), des bières, des porte-clefs, du saké, des hamburgers et même des kebabs – sans compter les étalages de cette junk food locale que je serais bien en peine de nommer, et souvent de décrire ! C’est une fête foraine et c’est un carnaval. Le temple est une ville.

Nous arrivons : à la lumière des chandelles nous découvrons au milieu de la place un squelette cylindrique en fer & bambous, rayon deux & hauteur quatre mètres environ, à l’intérieur duquel trois hommes en costume blanc répartissent la multitude des sacs (de quoi ? on voit parfois dépasser les longues flèches du nouvel an) qu’au fur et à mesure on leur apporte : ils vont brûler les porte-bonheurs de l’année passée (j’ai pensé une minute à leur offrir mes cheveux, mais j’ai convenu avec Clémence que nous attendrions encore un peu). Sans voir de hauts-parleurs on entend une musique, traditionnelle quoique répétitive, sur le fond de laquelle s’élève, enregistrée, la voix d’une femme invitant on-ne-sait-qui à faire on-ne-sait-quoi (assez pareille à celle que crachotent les camions lorsqu’ils viennent tourner dans les quartiers, le matin, appelant pour qu’on leur donne les meubles & objets techniques dont on ne voudrait plus).

A gauche du bûcher, sur un podium ou une estrade – pour tout dire une vitrine, qui ressemble tout à fait à celles du Juste prix de jadis – sont exposés des produits divers dont voici la liste presque exhaustive : thé, vin, fours, poufs, cartes, trousses, cadres, bières, couettes, gâteaux, revues, blousons, miroirs, vélos, melons, stylos, chaussettes, balances, perceuses, Motoroil, canapés, radiateurs, étagères, écrans plats, enveloppes, extincteurs, couvertures, clubs de golfe, aspirateurs, mystery bags, autocuiseur, Cosde water, bouquets de fleurs, calculatrices, tigre en plastique, ballons de basket, bouteilles de saké, peluches de Mickey, bouteilles de soja, jouets Winnie l’ourson, chaises de camping « volvo », sans compter les marchandises emballées et dont on peut à peine imaginer la nature. Sont-ce des offrandes ou les lots d’une tombola ? Ici c’est identique, n’est-ce pas ? Plutôt ni l’un ni l’autre – entre les deux.

Sur un autre côté de la place rectangulaire ont lieu des cérémonies : les fidèles à genoux, dos au bûcher cylindrique, prient face à deux prêtres chauves & à lunettes, écharpe blanche sur veste noire sur costume blanc, joyeux comme tout sur le seuil de leur cabanon mystique. Derrière eux, trois femmes en blanc sont assises (l’une joue du tambour, la deuxième des percussions, et la troisième ? elle attend) sur un tatamis, cependant qu’une quatrième, debout dans un long habit blanc & rouge, danse au milieu de la pièce, bras écartés, en tournant sur elle-même. Elle vient au-dessus des fidèles agiter du bout des doigts un bouquet de clochettes, ainsi qu’une grande flèche porte-bonheur, et elle rit. Puis tout le monde rit.

A partir de 22h30 la foule, protégée ou contrainte par une barrière de sécurité, se fait plus dense autour du bûcher, et à 23h un prêtre entame une longue prière relayée par mégaphone. Nous grelotons de froid. Il agite la branche d’un arbuste sur l’amas de porte-bonheurs, comme pour les bénir une dernière fois, puis, tournant autour du cylindre, en direction du public – qui commence à dégainer les appareils photos.  Enfin, on allume. Le feu a un peu de mal à prendre ; il y a du plastique ; il a neigé tout à l’heure – et soudain brasier éléphantesque pour enterrer l’année passée, ou l’hiver, ou on ne sait plus ! Les flammes, dans tous les sens, même à dix mètres, nous crament le visage – comme l’armature était en bambou elle brûle ; des pans entier de marchandises rongées par le feu dégringolent alors et les amulettes volent : une petite troupe de pompiers sort une lance à incendie et l’éteint. Puis l’opération recommence, sur un autre pan. Ils tournent autour, dansent avec le feu. Le public regarde, silencieux, hypnotisé par les énormes langues de flammes bleues & jaunes ; on oublie la fête, les démons, la junk food. C’est très simple, et très beau.

La même histoire, version punk

Une bonne blague [japonaise ?]

LE PREMIER – Le Rozen-ji [1], comme la plupart des temples de Kyoto, est en fête.

LE SECOND – Nous avons loupé la danse des dragons dont parlait Clémence : l’estrade, haute de deux mètres, montée pour l’occasion, est désormais vide. A ses pieds, un grand feu brûle à même le sol ; il a sans doute aussi une fonction rituelle mais il sert surtout, pour l’instant, à réchauffer les visiteurs qui entrent ou sortent de la tente qu’on a dressée rouge et blanche pour leur offrir, à l’abri du vent froid, un verre d’amasaké [2]. Quelques fidèles jettent leur piécette dans le meuble destiné à cet usage, placé devant l’autel, et frappent, en guise de prière, leurs mains gantées ou moufletées.

LE PREMIER – Aujourd’hui c’est le Setsubun [3], qui marque le passage de l’hiver au printemps.

LE SECOND – Quelle blague ! Il tombe une neige faite de si gros flocons qu’on pourrait la confondre avec une chute de sakura [4] !

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[1] En face du Palais Impérial. Shintô ou bouddhiste ? Je ne sais pas.
[2] Faite à base de saké, c’est une boisson chaude et sucrée, parfumée d’une noix de gingembre.
[3] Du nom de la jointure entre chaque section sur une tige de bambou.
[4] Fleurs de cerisier.

La fête des adultes

Comme chaque second lundi de janvier, on célébrait ceux des Japonais ayant accédé, durant l’année scolaire, à la majorité (vingt ans) : c’était la fête des adultes, Seijin shiki. Cérémonies, discours, cadeaux. Pour les garçons, costume obligatoire – discret.

Mais les filles, dont les cheveux, teints au henné, bouclés pour l’occasion, s’enroulaient autour d’une fleur ouverte, elles qui avaient couvert leurs épaules d’une sorte de vison, synthétique blanc ou gris, et troqué leur jupe courte contre un kimono somptueux de motifs colorés, les filles déambulaient dans les rues de Kyoto, en grappes, à tout petits pas dans ces zoris plus malcommodes encore que des chaussures à talon. Elles riaient, nerveuses, rougissaient ; savaient qu’on ne voyait qu’elles.