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Imbéciles

Tout commença par une sorte d’énigme : « Je suis très content d’être ici. C’est la deuxième fois que je viens à New York. »

C’était à l’Institut franco-japonais du Kansaï et le célèbre maître de Rakugo se tenait à genoux. Accompagné d’un shamisen, d’une flûte et d’un tambour, il donnait toutes les voix, de la jeune fille au grand-père, et mimait toutes les actions avec son éventail minuscule, du va-et-vient d’une queue de vache au lancer de canne à pêche – cependant qu’il récitait des fables burlesques qui s’enchâssaient en permanence les unes dans les autres (le narrateur racontant une histoire arrivée à deux personnages qui se racontaient une histoire etc.) et dont les protagonistes étaient des imbéciles – des types qui prennent une chose pour une autre, lui ressemblant mais appartenant à un domaine très différent (une vache pour une femme, un fantôme pour une intermittente du spectacle, un frigo pour des toilettes) et ne comprenant donc pas l’ordre du monde – si bien que tant quant au contenu que tant qu’à la forme l’effet comique ressortait à chaque fois d’un changement de niveau ou d’un déplacement (entre deux degrés de narration ou entre deux substances frauduleusement prises l’une pour l’autre). Bref, c’était impressionnant.

A la fin du spectacle, les deux écrans qui jusque là sur-titraient, autour de lui, en quatre langues (japonais, français, anglais & espagnol (pour quoi faire ?)), se transformèrent en support de publicités. Le diaporama des sponsors y fut projeté : UNESCO, Minolta, je-ne-sais-pas-quoi & compagnie. D’accord, l’entrée avait été gratuite, mais l’Unesco tout de même ! On nous apprit qu’il ne s’était agi que d’une répétition pour le grand show de Carnegie Hall ! Ah ! Une répétition ! – La situation d’élocution elle-même n’avait-elle pas été fictive, dès le début ? « Je suis très content d’être ici. C’est la deuxième fois que je viens à New York. » Et nous qui croyions avoir été salués ! Nous qui croyions rire franchement ! Et applaudir – nous avions simplement mimé le public américain.. ! Prenions-nous New York pour Kyoto ? Ne comprenions-nous donc rien à l’ordre du monde ? Imbéciles.

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Fontaine

Sur le chemin de l’Institut franco-japonais du Kansaï, dont Véronique, stagiaire à la villa en charge du dossier des résidents, me vantait hier la bibliothèque en effet richement fournie, je longe une ancienne voie ferrée. Des grosses dalles de granit y ont été posées, mais trop irrégulièrement pour qu’on puisse bien y marcher sans surveiller constamment son pas – laissant de côté, par le fait, le magnifique soleil orange de fin d’après-midi, à la lumière tamisée, dont les rayons s’enroulent dans des nuages légers comme de la marmelade dans du gervita.

Elle débouche, entre le zoo & le musée, droit sur le coude du Lake Biwa Canal, dont la surface est tapissée de grandes traînées d’algues qui font comme des chevelures ; au milieu de l’eau rare & verte, une famille de canards nargue d’autres animaux, emprisonnés derrière les grilles, en tournant autour d’une fontaine majestueuse (sept jets périphériques ; un huitième, central, qui va deux fois plus haut) mais dont le socle en béton, apparent entre les tuyaux (presque à sec, le canal dévoile partout son anatomie souterraine), la rend aussi ridicule que si l’on voyait la culotte de la Castafiore.