Archives de Tag: jardin

Sisyphe & Monsieur Caca

Il avait pu lui dire que c’était un travail de Sisyphe et elle s’était retrouvée sur son tabouret de bois, hésitante soudain – comme si par ces mots, rendant problématique ce qui allait de soi jusque là, il avait fait naître un soupçon qui maintenant s’étendait, étirant derrière ses yeux obscurcis comme un peuple de nuages – ne sachant plus si oui ou non elle devait continuer à enlever, chaque matin, les excréments de Monsieur Caca qui poussaient pendant la nuit dans son potager. Sans doute, plus que l’argument en lui-même, c’était maintenant l’image du titan n’en finissant jamais de pousser son énorme rocher puant de merde noire en haut d’un sommet d’où il retombe encore, qui retenait ses beaux yeux verts… Et au moment même où elle décidait de ne plus nettoyer son jardin des déjections du chat de la voisine – comme si, en les en enlevant consciencieusement elle les avait en fait entretenues, pareille encore à Sisyphe dont le rocher ne tombe encore que d’avoir été de nouveau hissé – elle découvrait qu’il n’en était plus souillé, soit que Monsieur Caca eût été dissuadé ou l’eût prise en pitié, soit que les nombreux dispositifs (pancartes, grillages, planches) destinés à l’en empêcher eussent finis par être efficaces. Alors le petit jardin, pour elle, avait pris l’allure d’une sorte d’Eden peuplé de tomates et de basilic ; elle commençait même à considérer ce chat d’un tout autre regard, comme s’il avait été l’un de ces anges sans sexe et sans anus qui, peuplant les Arches de Noé, a sa part de responsabilité dans la beauté du monde ; elle l’aima. Heureuse, elle fit part à la voisine de sa nouvelle relation avec Monsieur Caca : il avait compris, l’avait acceptée et respectait ce jardin dans lequel il ne venait plus que pour s’y promener, en péripapéticien, en gentilhomme.

La voisine répondit que c’était elle, chaque matin, qui ramassait ses crottes.

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Histoire des villes sans histoire

A Kanazawa, le château féodal du seigneur local (daïmyo) n’est pas exactement en réfection : il semble plutôt qu’on en construise l’exacte réplique à quelques dizaines de mètres de l’original, ou plutôt – car cet original n’était lui-même que la réplique d’un exemplaire le précédent encore et qui fut situé, lui, au lieu où s’édifie le nouvel exemplaire, dans un jeu infini de ping-pong dont chaque coup suit de vingt ans le coup précédent – une nouvelle matérialisation de la même idée initiale.

Jérôme nous a expliqué qu’il en était par exemple ainsi pour les sanctuaires sacrés, et notamment celui d’Ise (qui contient le miroir à l’aide duquel l’assemblée des huit cents divinités parvint à faire sortir la très narcissique Amateratsu, déesse du Soleil, de la grotte où elle s’était enfermée à la suite d’une dispute sanglante avec son frère Susanoo – privant ainsi le monde de son auguste lumière). De même, sans doute aussi, concernant le vieux quartier des samouraïs au sud-ouest, ou celui des geishas au nord-est, qui semblent parfaitement neufs malgré les siècles qu’il sont censés avoir traversés.

Kanazawa toute entière – ou bien que les vieux bâtiments aient été détruits au profit de constructions plus récentes, ou bien qu’ils aient été reconstruits, tous les vingt ans, comme le château – s’est donc vue complètement transformée, plusieurs dizaines, centaines de fois sans doute : et puisque les matériaux qui la composèrent initialement ont tous disparu, elle ne pourrait devoir sa qualification de ville historique qu’à la persistance de la vieille idée qui préexista à son édification (de même que le château ne peut être dit le même que parce qu’il garde, sinon la même matière, au moins la même forme) si elle n’accueillait pas en son coeur un magnifique jardin, le Kenroku-en, dont les arbres, garants de sa continuité, ont tranquillement continué de pousser saisons après saisons, et de se mirer dans les étangs, persistant dans leur identité malgré les fleurs toujours nouvelles, les feuilles et les baraquements.