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La culture française

Le téléphone sonne. C’est Kumi san, la manager de la boîte pour laquelle je donne des cours particuliers. Elle me demande, en japonais, quelque chose sur la culture française. Je ne comprends pas bien. Elle parle d’une petite amie, et de la culture française. Je lui demande de répéter, plus doucement. Elle me dit qu’elle croyait que je parlais japonais. Un peu, je réponds.

La semaine dernière, couché ivre après que notre voisin vendeur de brochettes nous eut plus que raison rincés au saké – il faut dire qu’on lui avait ramené un tee-shirt du PSG – j’ai rêvé Summertime en japonais. Je me souviens très bien des paroles que j’imaginai :

夏で、生活は簡単です
父は金持ち、母は綺麗

Je commence à comprendre : l’un des professeurs de français s’est présenté à son cours accompagné de sa petite amie. L’élève, étonné, a rapporté l’affaire à Kumi san qui a demandé des explications au professeur incriminé. Il n’a rien trouvé de mieux à dire que c’était dans la « culture française » de faire ainsi – et, d’autant plus surprise que la petite amie en question est japonaise, elle m’appelle, Kumi san, pour savoir si c’est bien le cas. J’ai pouffé de rire ; rassurée, elle s’est mise aussi à rire et pendant plusieurs minutes nous nous sommes moqués de lui, elle et moi. En raccrochant, je me suis dit que j’aurais peut-être dû couvrir mon collègue. Mais quand même, c’était la première fois que je riais, que ça riait, que du japonais sortait de ma bouche en riant. Sacrés Français !

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Avantages du japonais

Le japonais permet de comprendre le sens d’1/10ème des idéogrammes chinois (d’accord ça n’aide en rien à les prononcer).

Le japonais permet de communiquer avec des Japonais : incontestable avantage sur toute autre langue.

Le japonais permet de communiquer avec n’importe qui parlant le japonais, et ce quelle que soit sa nationalité. Cet après-midi par exemple, avec un Grec moderne. Avantage sur le grec ancien.

La mue

On ne se perd qu’une fois à Tokyo – la première – dont les rues tournicotent toutes de manière si singulière qu’on les reconnaît, dès lors qu’on les aura déjà foulées. Mais Kyôto, dont le plan suit un damier hippodamique, est moins dans ses rues que dans ses pions, que les dieux du shintô déplacent au rythme des saisons – il se perd donc au milieu des voies identiques, toutes perpendiculaires, où il était pourtant chez lui il y a six mois, comme sur les chemins tracés d’une forêt de béton dont la végétation aurait mué entre le printemps et l’automne.

Devant le nouveau Yodabashi camera, dont les travaux sont maintenant achevés, un trottoir qu’on ne connaissait pas déplie une promenade tranquille ; il fait bon ; les tuiles noires des temples çà et là se frayent un chemin au milieu des touffes d’érables rouges, rouges, rougies par le soleil (au baptême répondent les funérailles et l’on fête les feuilles des érables comme on aura fêté les fleurs roses des cerisiers : la vie s’écoule, d’avril à novembre – mais de décembre à mars ? sans doute est-ce le temps pour les fleurs du karma jugé, de la visite de ces enfers dont l’âme ressort dit-on trempée de force, et de la réincarnation – la grande loterie de printemps).

Ce n’est pas tout – si la ville a changé, c’est qu’il y avait pris les repères d’un analphabète, et qu’il revient en sachant lire, un peu : Yodobashi camera. Il comprend les publicités qui barbouillent les murs, et ce que crient les rabatteurs. C’était donc ça ? Les gribouillis sont devenus des mots, le béton s’est recouvert d’une fine pellicule de texte. Mais les signes, mais les significations, tout ce qui excède la matière est dans la tête : ce n’est pas Kyôto, c’est toi qui a changé.

Les mystères du quotidien

Il a un téléphone et il décroche.
A l’autre bout du fil, une voix de femme : Bonjour, monsieur Pierre. Je vous appelle de la part de la papeterie.
Lui : Pardon ?
Elle : C’est la papeterie. Je vous appelle pour vous dire que le tampon est arrivé.
Lui : Excusez-moi, je ne comprends pas.
Elle : Le tampon que vous avez commandé, à votre nom, dont vous avez besoin pour ouvrir un compte à la banque, il est arrivé. Vous pouvez venir le chercher.
Lui : Je suis vraiment désolé, qui êtes-vous ?
Elle : C’est la papeterie.
Lui : Je ne comprends pas.
Elle : Pa-pe-te-rie.
Lui : Je suis vraiment navré.
Elle : Vous comprenez « tampon » ?
Lui : Pardon ?
Elle : Vous êtes venus il y a deux jours, et je vous ai dit que ce n’était pas encore prêt… Vous êtes monsieur Pierre, n’est-ce pas ? Monsieur Pierre est venu commander un tampon, dont il a besoin pour signer le document permettant d’ouvrir un compte à la banque. Vous êtes venu avant-hier et nous vous avons dit que ce n’était pas encore prêt, qu’il fallait attendre le vingt-deux. Nous sommes aujourd’hui le vingt-deux et…
Lui : Je suis désolé, vous pouvez répéter un petit peu plus lentement ?
Elle : Il y a deux jours… vous êtes venus…
Lui : Ah ! Vous êtes l’université d’Osaka ?
Elle : Hein ?
Lui : Vous n’êtes pas l’université ? Alors je ne comprends pas… Ah si ! J’ai compris, vous êtes la boutique de la chose pour la banque !
Elle : Oui c’est ça !
Lui : Pour cette chose, c’est bon, n’est-ce pas ?
Elle : Oui !
Lui : Vous m’appelez pour me dire que je peux venir la chercher ?
Elle : Oui !
Lui : J’arrive !

Vous questionnerez bientôt la poulette verte

On pense encore à d’où l’on vient, on se souvient – comment c’était là-bas et du chemin qui nous mena ici. Il y a encore un peu de boue sous les chaussures et le premier appartement, comme un seuil, a gardé quelque chose d’ailleurs. Alors il faut déménager, de nouveau, d’elle à elle, en interne, pour habiter vraiment une ville.

Il se rend à un entretien. Le patron : « Te définirais-tu comme un gamer ? » Il regroupe tout ce qu’il a de courage et de force de persuasion, le bourre dans son regard et lui lance à la face comme un bélier –

C’est une langue où le même mot, もう, « mô », signifie à la fois « déjà », « bientôt », « ne…plus » et « encore ». Où 青い peut signifier « vert » ou « bleu » et où « questionner » et « entendre » sont identiques 聞く – de même qu’« oiseau » et « poulet » 鳥. Où il n’y a pas de différence entre le présent et le futur, où il n’y a ni genre, ni nombre. Où les phrases n’ont pas de sujet. Or, quand il dit « J’entends déjà les oiseaux bleus » il aimerait autant qu’on ne comprenne pas « Vous questionnerez bientôt la poulette verte ».

– « Un gamer… ? » (Il joue aux jeux vidéos une fois tous les cinq ans.)

Après trois semaines d’abstinence, ils se font installer une connexion internet. S’il s’y promène de nouveau, c’est timide, sur ses gardes, soucieux de ne pas trop donner – comme avec une amante qu’il aurait retrouvée, après qu’elle l’eut une première fois abandonné.

Ils invitent à dîner la voisine du dessus. Une dame d’une bonne quarantaine, une ancienne prof d’anglais qui vit seule avec son chat, « Monsieur Miaou ».

(Déménager encore, jusqu’à se perdre et oublier par où l’on est venu.)

Le patron : « Quels sont les jeux auxquels tu joues régulièrement ? » Ça c’est une question facile : il cite la liste que Laurent lui a donnée, et qu’il a apprise par coeur.

Monsieur Miaou aime bien faire caca dans le jardin que madame Clémence arrange pour y planter ses tomates.

C’est une langue où robinet se dit 蛇口, « ja-guchi », c’est-à-dire bouche-en-serpent, et où « dieu » et « cheveux » ont racine commune – kami – « ce qui est au-dessus ».

Je vais l’appeler Monsieur Caca, moi, si ça continue !

La voisine les invite à se rendre au feu d’artifice. Dans une rue trempée par une mer de monde, les jeunes femmes se déplacent à petits pas, fièrement dans leur tenue traditionnelle, kimono à fleurs et cheveux au henné. Désormais elle mettra sa robe Marie-Antoinette au quatorze juillet.

Passage

Il attend au passage à niveau, derrière la barrière noire et jaune, que les RER passent. Un, deux, bientôt quatre, cinq, ça n’en finit plus ; les automobilistes s’impatientent. La pluie chaude mouille sa nuque. L’un de ces employés chargés d’on ne sait quoi montre son inquiétude en crachotant dans son talkie-walkie. Il essaie de comprendre. Tout se fige.

On n’apprend jamais que des mots – et il n’existe que des phrases.

Les barrières se lèvent : la scène disparaît, comme une pelote dénouée. Les voitures se dispersent et de nouveau tout fuit, tout devient.

Elle a l’air jeune

Il lui dit un peu surpris qu’elle a l’air très jeune – elle minaude : « combien tu me donnes ? » Il faut être gentil, pense-t-il. Il réfléchit : « vingt-trois. »

(Parfois il se demande, quand on ne le comprend pas, si ce ne sont pas eux qui ne parlent pas japonais.)

Elle répond d’un air sec : « J’ai vingt-et-un ans. »

La petite vieille dit à Clémence : « C’était bizarre. Je lui ai demandé plusieurs fois s’il voulait réparer le pneu, et à chaque fois il me répondait : il s’est arrêté ! Il s’est arrêté ! »