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Habitons-nous à l’Est de tout, ou au centre du Japon ?

Vivons-nous dans la Capitale, ou dans un petit arrondissement à l’Ouest de Shinjuku ? Dans un lotissement de vieilles bâtisses ou au bout du chemin de terre ? Au rez-de-chaussée de la maison ? De quel ensemble sommes-nous les membres ? A quelle échelle le sens d’habiter se joue-t-il ? Nous avons semble-t-il un critère : le mikoshi qui délimite une fois par an le tour du territoire, porté par ses fidèles voisins. Tous ceux qui auront tourné, huit heures durant, avec leur divinité de dix quintaux sur l’épaule avant de la ramener au sanctuaire-mère, savent précisément, dans la chair et les muscles, les frontières du lieu qu’ils habitent.

A trois minutes à pieds de chez nous, cachée au milieu du labyrinthe de maisons qui fait le coeur du quartier, il y a une place. C’est là que se dresse le petit sanctuaire-mère (une moitié seulement, l’autre moitié ayant brûlé jadis, nous a dit la voisine). Sous un arbre majestueux, un petit chemin de dalles, qui n’est bordé ni de barrières ni de murs mais simplement de statues de pierre (monstres nains et obèses, à mi-chemin du bouledogue et du dragon) mène les fidèles courageux jusqu’à l’autel, où ils prient pour une meilleure fortune en évitant les balles.

Car aux enfants la place sert de terrain de baseball.

Topologie de la voix

A Shinjuku, immense quartier de hauts buildings et grands magasins, pachinko et karaoke, peints aux néons criards, que j’avais jusqu’alors perçu comme le meilleur exemple de l’inhabitable sinon de l’inhumain – un non-lieu fait moins pour les hommes que pour des pulsions parasites qu’ils peuvent trimballer avec eux – je remarque un Gaijin en train de discuter avec une Japonaise. Ils sont devant la gare au milieu d’une place immense écrasée par l’ombre des immeubles gigantesques, entourés de dizaines de milliers de personnes tournant dans tous les sens (c’est samedi après-midi) mais dont ils ne voient pas la course rapide de consommateurs fous : tous deux restent immobiles et laissant danser leur conversation sur les crêtes du brouhaha continu discutent, comme si de rien n’était. Autour d’eux, peut-être dans le minuscule périmètre où leurs voix sont audibles, il y a un lieu. Soudain j’ai envie de m’arrêter moi aussi, et de parler avec quelqu’un.

Avoir lieu

On voit bien, tout de suite – on discerne assez vite – les voies différentes que Kyoto où nous habitons (d’autant plus où nous habitons) et Tokyo où habite Yannick (d’autant plus où il habite) empruntent pour créer du lieu – c’est-à-dire des espaces irréductibles au jeu de coordonnées qui voudraient en rendre compte dans un modèle abstrait – c’est-à-dire des espaces organisés, organiques, qui tirent du fait que l’on y vit leur vie propre.

Tokyo pourrait, comme ce que j’imagine de Los Angeles et selon la topologie nulle des plans orthonormés, n’être qu’une étendue infinie de blocs rectangulaires tous pareils ; c’est plutôt un agencement complexe, kaléidoscopique, de centaines de quartiers tenant leur identité de recomposer à chaque fois singulièrement les mêmes ingrédients de base (gare & vendeurs de téléphones, izakayas & pachinkos, banques, harangueurs, librairies, etc.). Séparés par les autoroutes qui sillonnent la ville dans toutes les directions et entre lesquelles ils s’engoncent, ou par les voies ferrées, ils ne communiquent pas ou peu et tirent chacun du relief qu’ils habillent ou des réseaux qui en tracent les frontières les ressources grâce auxquelles se définit, de manière immanente, une localité propre et originale.

Kyoto, par contre, est trop petite pour compter cette myriade de quartiers éclatés ; elle a un centre (où se concentrent les commerces et les immeubles hauts) et une périphérie (plus résidentielle), le tout coincé par les montagnes qui la ceignent. Si bien que le sentiment du local, du lieu, y est déterminé comme de façon hétéronome – par le relief naturel extérieur.