Archives de Tag: Milkymee

Vie & mort d’une flûte de bambou

En art comme en économie leur misère n’est que la caricature de leur grandeur et c’est le triste sort des hommes, puisque leur appétit s’emballe : vient un moment en effet où le désir de produire excède les possibilités offertes, par exemple, par une résidence dans laquelle on ne compte pas que des musiciens – et c’est ainsi que, sans porter attention aux ressources disponibles, on commence à faire n’importe quoi : je fus engagé hier soir comme instrumentiste-improvisateur, pour accompagner la lecture-performance que Matthieu Doze donnait, en première partie du concert de Milkymee.

Ceux qui me connaissent savent que mon répertoire se limite à l’exécution sommaire, à la flûte à bec, des premières notes de Joyeux anniversaire et, quoique mon contrat était lâche, je préférai mieux assurer : à 17h, alors que nous déambulions avec Clémence sous une pluie si grise et si lourde qu’on eut dit qu’il tombait des gouttes de ciment, j’achetai dans un magasin pour touristes une flûte japonaise en bambou, de marque Souvenir-de-Kyoto (200 ¥). Nous arrivâmes une demi-heure plus tard à Urban Guild ; après une balance au cours de laquelle j’eus à peine le temps de me remémorer les leçons de madame Wilmotte (jadis professeur de musique au collège Jacques Amyot) et de boire suffisamment de bières pour oublier que j’allais jouer dans une salle de concert, rock, réputée être la proue de la scène alternative kyotoïte, le spectacle commença.

Ainsi, caché derrière le piano à côté de Milkymee qui improvisait à la guitare, je passai les vingt minutes de la performance à alterner la modulation de quelques pauvres notes, étirées comme des tunnels, avec une utilisation plus hétérodoxe encore de ma Souvenir-de-Kyoto comme percussion. Mais cependant que d’une voix grave et entêtante Matthieu poursuivait sa lecture du texte de Robert Filliou, et que dans la légèreté que donne l’enthousiasme lorsqu’il est relayé par quelques bulles de bière je soufflotais et frappais de grands coups sur les lattes du plancher, ma flûte punk de bambou, pareille à la guitare du bassiste des Clash, m’explosa soudain dans la main – et foin de mes deux notes !

Mektoub, dirait peut-être Milkymee – qui, après en avoir accompagné la belle performance, succéda à Matthieu sur le devant de la scène pour nous offrir une version, frissonnante de vraie musique, de son nouvel album.

(L’ami PieR Gajewski, de son dessin agile, croqua quelques moments de cette soirée ; Clémence la filma, regardez la lecture-performance de M Doze)

2010201

A partir d’aujourd’hui, Milkymee nous rejoint dans notre effort quotidien en composant des haïkus musicaux :

2010201

Collabos

J’ai beau être un peu réticent, j’écris des haïkus – mais j’ai une excuse : ils ne sont à chaque fois que le premier volet d’un diptyque quotidien dont l’autre est réalisé, en trois images de 5, 7 & 5 secondes, par le danseur & artiste multicasquettes Matthieu Doze – textes & images étant composés indépendamment selon le principe du cadavre exquis : Haïkus presque exquis. Puisque nous sommes au rayon collaboration, annonçons sans ambages que Clémence, qui revient d’Osaka où elle a rencontré le directeur d’une école de langues (où elle enseignerait le français), va s’occuper de produire certaines performances de Matthieu, qui lui-même va apparaître en guest, comme disent les jeunes, au concert de Milkymee (pour qui j’essaie de bricoler des chansons et qui met de son côté en musique le conte sur Tokyo que je suis en train de finir) dont elle, Clémence, assurera l’introduction et la traduction. Bien dit ! place au haïku du jour..

***

traverse le rêve
de balayeurs démodés
la forêt profonde

***

(d’avoir rencontré hier en haut de la montagne où je courais un vieillard courbé sous un gigantesque balais)

Musicothérapie

Assis sur un divan à l’intérieur d’une chambre capitonnée de quatre mètres carrés équipée d’un téléphone, d’un téléviseur et d’une paire d’enceintes qui leur renvoyaient, amplifiée, la voix qu’ils postillonnaient dans un microphone, trois jeunes aliénés (yeux injectés de sang, cris & rires compulsifs, gestes violents) ont tenté, avec l’aide de leur squelette mélodique, de massacrer – et ce deux heures durant – les morceaux à l’écoute desquels ils avaient grandi dans les années 1990. Ils ont réussi.

Aller au Karaoké, c’est tuer le père.

Les pénitents

Abrutis par le gong des litres de bières engloutis, hier soir, en compagnie d’Emilie Hanak, alias Milkymee, pour fêter le début de notre résidence dans un bar rock que nous avons dû chercher au fond du couloir cradingue d’un deuxième étage, nous faisons pénitence en nous rendant au temple bouddhiste local, Anyo-ji, situé à deux cents mètres de la villa – il y en a partout.

Ce ne sont pas nos églises, que la libido dominandi aura tiré jusqu’au centre des villes en face de la mairie et du café des sports, et dont elle aura allongé le clocher pour que son ombre contienne jusqu’aux campagnes sauvages : la plupart des temples sont des lieux secrets, qu’on indique à peine. Dissimulés au bout d’une ruelle de vieilles dalles, reculés dans les hauteurs ils sont dédiés au calme de la méditation et servent d’intermédiaire entre le monde des hommes, et la nature à laquelle ils les rendent – car c’est des temples que partent les chemins de randonnée et de l’Anyo-ji justement celui que nous sommes venus fouler ; il se perd vite au-dessus de Kyoto dans une forêt de hauts bambous et de pins au tronc rose – et les lui reprennent : après une heure de marche, l’odeur d’encens de nouveau nous attire au milieu de longs murs blancs, enserrant le Nanzen-ji.