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Ce qu’il y avait au commencement

Dans son rêve, Richard Millet était la fille de Salman Rushdie, et quoiqu’il trouvât bien la chose un peu bizarre, au début surtout, il a fini par s’en accommoder parce que le rêve a déployé, au milieu des thèmes qui sont communs à leurs oeuvres (Proust et l’Angleterre, le catholicisme et l’Islam, le multiculturalisme, la guerre et la Nation, Faulkner, sans oublier bien sûr leur souci commun des Pakistanais) un univers dans lequel cela avait du sens : amour, jalousie et problème d’hormones, crise d’adolescence, angoisse et complicité, nuits passées au téléphone, séduction refoulée – je te hais ! faisaient de si honnêtes médiations entre les deux hommes qu’il a fini par apparaître que si Richard Millet était la fille de Salman Rushdie (et non son frère ou son éditeur) c’était parce que seul le rapport fille/père pouvait symboliser leur relation : l’univers déployé par la grosse machine du rêve avait si bien confirmé l’énoncé extravagant, lancé au hasard dans les brumes du sommeil, d’où il était parti, qu’il en ressortait finalement comme l’évidence, la seule conclusion possible – oui décidément Richard Millet était bien la fille de Salman Rushdie. Au fond, se dit-il au réveil, un monde n’est rien que le temps et l’espace nécessaire à justifier un énoncé absurde – au commencement était le verbe, et vu où ça va, c’était sans doute une sacrée connerie.

La play-list cosmique

Grâce à Jérôme et sa femme Tomiko, nous commençons à découvrir la manière dont on sort à Kyôto : après avoir dîné dans l’une de ces Izakaya qui ne sont ni des bars, ni des restaurants, mais plutôt des cantines populaires où, attablés autour du comptoir, on partage l’équivalent nippon des tapas (pain de sushis, tempura, soupe), nous rejoignons, pas trop tard, un premier bar.

Guère plus annoncés que les dentistes dans les immeubles parisiens, situés dans les étages, les bars kyotoïtes sont la plupart du temps de minuscules établissements, de quatre à une vingtaine de sièges et souvent sans fenêtre, où s’expose à chaque fois un concept. C’est en l’occurrence un bar « Frank Zappa » sobrement appelé Mothers, comme son groupe ; on peut y écouter, tout en sirotant un whisky, l’un des soixante vinyles, tous en rayon et presque à l’exclusion du reste, du maître (dont un poster veille sur la pièce), et ce que l’on vient consommer ici, en plus de la boisson, c’est tout aussi bien ce concept – ou plutôt cet univers, dont les conversations avec le patron (moustaches et cheveux longs, comme il se doit) sont partie intégrante.

Ainsi peut-on sortir dans des établissements reggae, free jazz, j-pop ou rockabilly, mais aussi karaoké, photo, philo, mode ou manga, passer de l’un à l’autre, après un verre (comme il est d’usage et conseillé de le faire ; nous poursuivons donc la soirée dans un bar old rock, en écoutant – et chantant, encouragés par le tenancier – du Gainsbourg, puis de ces vieux tubes sixties dont Tarentino aime à pimenter ses films) et bidouiller, en sautillant ainsi d’un thème à l’autre (pas si éloignés ce soir), sa propre play-list – non pas tant musicale car ce sont des ambiances toutes entières, des atmosphères et des manières de voir, des mondes avec leur architecte, que l’on a à choisir – sa propre play-list cosmique.