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L’invisible monde des mystères

Oui les créatures imaginaires sont souvent plus funky que les métro-boulot-dodo du commun (et, j’imagine qu’une partie non nulle de ses mythes étant redevable aux visions nocturnes des patriarches, une société qui ne conçoit plus le rêve que comme le terrain d’une exploration analytique est déjà morte, depuis longtemps) mais quand même, ce n’était pas une bonne idée de me connecter maintenant à l’invisible monde des mystères (je veux dire de m’endormir) : en tous cas les sièges du minuscule train que nous avions pris (à moins que ça soit lui qui nous ait pris) à Demachiyanagi, tournés face vitre (perpendiculairement au sens de la marche donc), nous invitaient gravement à regarder le paysage réel – qui devait  valoir son ticket. Quoiqu’il en soit, je ne me réveillai qu’à Kibuneguchi, où nous descendîmes commencer une promenade qui devait tournicoter dans la montagne avant de redescendre sur Kurama.

Depuis deux jours il neigeait ; ce n’était plus une couverture, ou un manteau, c’était carrément une grosse couette de neige qui recouvrait le sol et coiffait la pinède.  Au bord d’une rivière ponctuée de petites cascades avec stalactites, un torii marquait l’entrée du temple, et derechef du chemin qui grimpait, zigzagant entre les cèdres au point qu’on eut dit qu’il jouait avec les rayons du soleil d’hiver, jusqu’à l’Okunoin Mao-den – à l’endroit précis où, voilà six millions d’années, Mao-son le grand roi des démons et des esprits de la terre descendit de Vénus pour apporter la sagesse à l’homme. Une pancarte de bois l’annonce : « Ici s’est posé l’esprit de Mao-Son, afin d’aider les hommes à faire de la Terre un lieu de paix. Lorsque les sages sont suffisamment quiets pour entendre, la nature leur enseigne la grandeur de ses voies ; nombreux sont ceux qui, en ce lieu saint, ont reçu par ce biais des réponses quant à leur identité et leur rôle au sein de ces voies. Protégés par les grands arbres au vert profond, les méditants peuvent se connecter à l’invisible monde des mystères, qui sous-tend l’univers depuis des millions d’années. » Et ne me demandez pas comment nous avons déchiffré la pancarte..

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Défaut de catégorie

Alors que nous avions garé nos vélos côté Yamashina (dans un minuscule chemin trouvé au hasard d’une côte qu’à l’aide de notre unique vitesse on n’en pouvait plus de grimper) nous avons donc fini, à force de déambulations et alerté par la présence de marcheuses à talons hauts, par tomber sur ce sanctuaire incroyable, Fushimi Inari : un circuit d’escaliers en larges dalles, passant sous près de dix mille portes shinto rouges et ponctué de villages entiers d’autels, cerclait, comme le contour d’une aréole, le sommet de la montagne dominant Kyoto – et en effet (rapport aux talons) sous ces torii, des couples, des familles, des enfants essoufflés se promenaient de temple en temple, ni plus ni moins normalement que s’il étaient en plein milieu de la ville.

Le temps de faire le tour de cet incroyable chemin de procession, vêtus de nos chaussures et gore-tex – appropriés tant qu’on grimpait mais tout à fait déplacés une fois au sommet – nous eûmes le temps de comprendre que la montagne japonaise n’appartient pas à cette Nature qui s’oppose, dans les mentalités européennes, à la Culture : elle appartient aux dieux et à la religion, qui ne sont de l’ordre ni de la première, ni de la seconde catégorie. Sans doute relève-t-elle oui d’une sorte de sacré, mais à condition de ne pas le concevoir par différence avec quelque profane – c’est sans doute parce que tout, pour eux, est sacré, que les Japonais sont tellement plus respectueux que nous, au quotidien, et tellement moins jésuites une fois franchies les portes de l’église.

Ni Nature ni Culture, ni Sacré ni Profane – sans doute pas plus de Ville et de Campagne, d’Essentiel et d’Accidentel, de Transcendance et d’Immanence : c’est toute la métaphysique binaire du programme de Terminale qui se brouille et s’affole et s’effondre dans mon pauvre esprit fonctionnaire !