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Lutte avec la neige

Partis pour randonner sur les montagnes surplombant le lac Biwa mais chassés par la neige soudaine, nous nous repliâmes sur la petite station de ski de Shiga – décision dont la logique, étant donné que nous avions rebroussé chemin du fait de notre sous-équipement, peut échapper d’abord à l’entendement ; c’était un minuscule manège de sept pistes (dont quatre fermées) plus un champ de bosses (on avait l’impression de sauter directement dans le lac situé mille mètres plus bas) où tournaient, à toute petite allure, des régiments de sportifs light en combinaisons technologiques et chasse-neige.

Au bout de trois heures un peu lassés du même circuit de trente minutes, remontées mécaniques comprises, frigorifiés surtout de n’être toujours malgré les bourrasques de neige qu’en jeans et gants de laine perméable, nous fîmes à nouveau demi-tour redescendîmes le long du lac randonner le long d’une promenade déserte, étirant sur des kilomètres les abords de stations balnéaires ayant mal supporté la crise des années quatre-vingt dix – maisons abandonnées, resorts en ruines, jardins en friches – malgré le paysage magnifique des montagnes teints pastels disparaissant derrière les rayons obliques du soleil d’hiver. Mais dans la nuit glaciale et tombante nous grelotâmes de plus belle ; il fallait trouver une solution – qui s’offrit sous la forme d’un honsen (celui du ryokan que nous avions réservé) – et là, à poil dans l’eau brûlante sous les étoiles, pied-de-nez à la neige et au vent ! nous aurions pu rester toute la nuit.

L’invisible monde des mystères

Oui les créatures imaginaires sont souvent plus funky que les métro-boulot-dodo du commun (et, j’imagine qu’une partie non nulle de ses mythes étant redevable aux visions nocturnes des patriarches, une société qui ne conçoit plus le rêve que comme le terrain d’une exploration analytique est déjà morte, depuis longtemps) mais quand même, ce n’était pas une bonne idée de me connecter maintenant à l’invisible monde des mystères (je veux dire de m’endormir) : en tous cas les sièges du minuscule train que nous avions pris (à moins que ça soit lui qui nous ait pris) à Demachiyanagi, tournés face vitre (perpendiculairement au sens de la marche donc), nous invitaient gravement à regarder le paysage réel – qui devait  valoir son ticket. Quoiqu’il en soit, je ne me réveillai qu’à Kibuneguchi, où nous descendîmes commencer une promenade qui devait tournicoter dans la montagne avant de redescendre sur Kurama.

Depuis deux jours il neigeait ; ce n’était plus une couverture, ou un manteau, c’était carrément une grosse couette de neige qui recouvrait le sol et coiffait la pinède.  Au bord d’une rivière ponctuée de petites cascades avec stalactites, un torii marquait l’entrée du temple, et derechef du chemin qui grimpait, zigzagant entre les cèdres au point qu’on eut dit qu’il jouait avec les rayons du soleil d’hiver, jusqu’à l’Okunoin Mao-den – à l’endroit précis où, voilà six millions d’années, Mao-son le grand roi des démons et des esprits de la terre descendit de Vénus pour apporter la sagesse à l’homme. Une pancarte de bois l’annonce : « Ici s’est posé l’esprit de Mao-Son, afin d’aider les hommes à faire de la Terre un lieu de paix. Lorsque les sages sont suffisamment quiets pour entendre, la nature leur enseigne la grandeur de ses voies ; nombreux sont ceux qui, en ce lieu saint, ont reçu par ce biais des réponses quant à leur identité et leur rôle au sein de ces voies. Protégés par les grands arbres au vert profond, les méditants peuvent se connecter à l’invisible monde des mystères, qui sous-tend l’univers depuis des millions d’années. » Et ne me demandez pas comment nous avons déchiffré la pancarte..

Une bonne blague [japonaise ?]

LE PREMIER – Le Rozen-ji [1], comme la plupart des temples de Kyoto, est en fête.

LE SECOND – Nous avons loupé la danse des dragons dont parlait Clémence : l’estrade, haute de deux mètres, montée pour l’occasion, est désormais vide. A ses pieds, un grand feu brûle à même le sol ; il a sans doute aussi une fonction rituelle mais il sert surtout, pour l’instant, à réchauffer les visiteurs qui entrent ou sortent de la tente qu’on a dressée rouge et blanche pour leur offrir, à l’abri du vent froid, un verre d’amasaké [2]. Quelques fidèles jettent leur piécette dans le meuble destiné à cet usage, placé devant l’autel, et frappent, en guise de prière, leurs mains gantées ou moufletées.

LE PREMIER – Aujourd’hui c’est le Setsubun [3], qui marque le passage de l’hiver au printemps.

LE SECOND – Quelle blague ! Il tombe une neige faite de si gros flocons qu’on pourrait la confondre avec une chute de sakura [4] !

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[1] En face du Palais Impérial. Shintô ou bouddhiste ? Je ne sais pas.
[2] Faite à base de saké, c’est une boisson chaude et sucrée, parfumée d’une noix de gingembre.
[3] Du nom de la jointure entre chaque section sur une tige de bambou.
[4] Fleurs de cerisier.