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Habitons-nous à l’Est de tout, ou au centre du Japon ?

Vivons-nous dans la Capitale, ou dans un petit arrondissement à l’Ouest de Shinjuku ? Dans un lotissement de vieilles bâtisses ou au bout du chemin de terre ? Au rez-de-chaussée de la maison ? De quel ensemble sommes-nous les membres ? A quelle échelle le sens d’habiter se joue-t-il ? Nous avons semble-t-il un critère : le mikoshi qui délimite une fois par an le tour du territoire, porté par ses fidèles voisins. Tous ceux qui auront tourné, huit heures durant, avec leur divinité de dix quintaux sur l’épaule avant de la ramener au sanctuaire-mère, savent précisément, dans la chair et les muscles, les frontières du lieu qu’ils habitent.

A trois minutes à pieds de chez nous, cachée au milieu du labyrinthe de maisons qui fait le coeur du quartier, il y a une place. C’est là que se dresse le petit sanctuaire-mère (une moitié seulement, l’autre moitié ayant brûlé jadis, nous a dit la voisine). Sous un arbre majestueux, un petit chemin de dalles, qui n’est bordé ni de barrières ni de murs mais simplement de statues de pierre (monstres nains et obèses, à mi-chemin du bouledogue et du dragon) mène les fidèles courageux jusqu’à l’autel, où ils prient pour une meilleure fortune en évitant les balles.

Car aux enfants la place sert de terrain de baseball.

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Le sanctuaire portable

On les avait réveillés à 9h, pour leur donner une tenue complète : veste verte, short, ou culotte – ou plutôt lange, voire couche – à lanières et tongs en bois. A 10h on avait de nouveau tapé à la porte pour les emmener sur la place du quartier, où les attendaient barbotant dans une flaque de soleil quelques ivrognes chaleureux, réunis autour de bouteilles de saké et pickels. Bonze prit son chapeau.

Cinq heures durant, tournant dans le quartier de kamimachi comme un chien marquant son terrain, ils promenèrent o’mikoshi, « le sanctuaire portable », en éructant des borborygmes, devant le regard amusé de rares spectateurs. « Drôle de culte, pensa-t-il. Qui est ce dieu que l’on promène ainsi ? » Tous les quart d’heures, un ravitaillement de bières permettait d’oublier que les poutres de bois lourd fusillaient leurs hautes épaules.

Le soir, il y eut la tombola. Les grands-pères et grands-pères dansaient une sorte de festnoz autour d’un minuscule sanctuaire à l’intérieur duquel, de nouveau, nichait o’mikoshi. « Qui est ce dieu que nous avons promenés toute la journée ? » demandait Bonze en quête de sens, les épaules ravagées, mais personne ne savait. Il rebondit de l’un à l’autre jusqu’à tomber sur l’organisateur, un prêtre aux joues roses et rondes, martial dans son long kimono blanc : « C’est Izanami… Mais vous savez, ce n’est pas la question ! Ce n’est pas vraiment une fête religieuse…  » Contrarié, Bonze fit ses yeux d’anthropologue : « Mais… C’est tout de même une sorte de culte ! On promène un sanctuaire toute la journée et… Par exemple, vous êtes prêtre shintô, n’est-ce pas ?  » L’organisateur sourit : « Pas du tout, je suis chrétien. »