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Aujourd’hui, pas de journal

Les choses s’accélèrent : j’avais mille choses à écrire (sur les vieillards qui cultivent leur parcelle de terre au bord du lac Biwa ; sur l’architecture baroque de Kyoto où l’on trouve dans les mêmes rues des maisons de formes, de styles et d’époques totalement différentes ; sur le vieux Japonais qui, intrigué, vint nous poser quelques questions avant de nous expliquer pourquoi, à l’intérieur d’un temple situé derrière le Starbucks de Karasuma dori, on trouvait une centaine de statues de pierre de toutes tailles représentant des bouddhas ayant chacun non seulement un bavoir mais un bonnet de laine, tricoté main et à sa taille ; sur les colis que nous reçûmes – et que nous bûmes ; sur l’avancement de mon travail et la recherche d’emploi de Clémence ; sur Junior, l’accordéon que nous nous sommes achetés pour remplacer feu la flûte ; sur le mail que j’ai reçu et la correspondance qui s’est derechef mise en route avec un certain Pierre Mouillard troublé d’avoir le même nom que le héros de L’armée des Chenilles et comme par hasard spécialiste de la théorie du Chaos) mais j’ai mille autre choses à faire (répondre au dernier long message de Pierre Mouillard qui, en sus de me faire un cours clair et imagé sur la théorie du Chaos, m’ouvre des perspectives littéraires quant à la possibilité d’écrire Le retour de Pierre Mouillard ; finir la traduction de la vingt-sixième section, sacrément coriace, du Kojiki, à la publication duquel – devant l’enthousiasme qu’il suscite chez Clémence et certains amis écrivains à qui je l’ai envoyé – je commence à réfléchir sérieusement et dont j’ai commencé à parler à Philippe Picquier ; retravailler L’Empereur Hon-Seki pour en tirer un texte traduisible, et lisible le soir du 23 avril ; avancer le long poème sur la ville que j’ai commencé et qui lui aussi me confronte à de redoutables difficultés ; aller courir dans la forêt – ce que je ne ferais pas – et retrouver ma « correspondante » Machi au café de l’Institut, ce soir à 18h, pour échanger des conversations en français et japonais) avant de partir après-demain retrouver Yannick et Tokyo (dans le but de faire avancer ledit poème) – et je suis à regret obligé de prononcer, d’un coup de doigts rapides sur le clavier bien malmené, la fatidique sentence à laquelle on commence, peut-être et malheureusement, à s’habituer déjà : aujourd’hui, pas de journal.

Aujourd’hui, pas de journal

Depuis avant-hier, alors qu’au beau milieu de cet anniversaire (nous avions annoncé une soirée crêpes et nos charmants invités, administration et résidents de la Villa Kujoyama, amenèrent du champagne, du cidre ! du vin blanc, rouge, du fromage ! et même du nutella – si bien que pendant quelques heures nous fûmes, je n’irais pas jusqu’à dire en Bretagne, mais presque – disons en Sarthe) que nous organisions, la musique, crachée fort (par des enceintes que nous avons achetées il y a déjà longtemps, c’est-à-dire deux semaines, dans une rue parallèle à Sanjo dori – il est vrai que, Sanjo dori tournant dans tous les sens, toutes les rues finissent par lui être parallèles), cachait non seulement le ronronnement énorme (qui fait accroire qu’on a derrière soi un tigre de cinq cents kilos, ou un chat d’une tonne) de la ventilation, mais son silence, inhabituel et bougrement mauvais signe – nous n’avons plus de chauffage. Aussi, depuis que nous sommes rentrés hier soir de l’Izakaya où, avec ses camarades de classe et leur professeur Mori senseï, nous dinâmes, bûmes et échangeâmes, dans un mélange détonant de coréen, d’anglais, de français, d’italien et de japonais (tout à coup la seule langue que tous comprenaient, même un peu, le seul moyen de communiquer après le langage des signes : notre point commun), nous errons frigorifiés dans l’appartement, courbés sous le poids d’épaisses couvertures ainsi que des grands-mères tordues d’avoir trop travaillé aux champs, accompagnés par ces chauffages d’appoint qui nous suivent, petit tigre et petit chat, comme des animaux de compagnie. Or, ce matin, les plombs ne les ont plus supportés, les chauffages : ils sautèrent, sautèrent – jusqu’à griller… Aussi n’écris-je pas simplement dans le froid mais dans le silence, et dans le noir – extrême dépouillement ! et comme faute de plombs l’ordinateur ne reçoit pas de jus, sa batterie est presque vide déjà : il va me claquer d’un instant à l’autre entre les doigts. Pour cette raison il n’y aura malheureusement pas, aujourd’hui, de journal.

Aujourd’hui, pas de journal

Tenir un journal, pour autant qu’il s’agisse d’un journal, s’astreindre au compte-rendu quotidien de ce que chaque journée apporte d’inédit (or, ce qu’il nous arrive, en ce moment, est plutôt voué à se répéter, imperturbablement, jusqu’à tapisser le fond des jours de son papier-peint gris : finir un livre, en commencer un autre ; faire du vélo ; se balader dans la forêt ; aller au supermarché, attendre la livraison des courses ; demander une carte de fidélité au magasin de disques ; déguster, dans la rue piétonne, l’une de ces délicieuses crêpes pleine de chantilly, de chocolat ou de caramel et pour lesquelles il faut poireauter une demi-heure ; se dire que ça fait une paye qu’on ne s’est pas promenés dans tel coin ; décider de la manière de passer d’un quartier à un autre sans regarder le plan ; se donner des rendez-vous (nous n’avons pas de portables) ; intégrer la ville dans sa tête et se repérer dans ce Kyoto Mental) impose que des événements viennent la remplir, si possible non strictement littéraires ou linguistiques (comme passer douze heures à écrire, buvant café sur café courbé sur son ordinateur en face du rideau tiré ; à la fin de la journée, se rendre compte qu’on a trouvé une histoire, une forme, un titre et écrit dix-sept pages ; avoir la tête comme une pastèque, s’endormir dans un étourdissement) – or la ville pourrissait dans la brume, et je ne suis pas sorti. A part quelques pas dans le couloir (afin de rejoindre Jean-Paul dans son bureau pour discuter de mon projet, en revenir) je n’ai même pas bougé : je n’ai fait que traduire, et écrire – si l’on peut en montrer quelque chose il n’y a rien à en dire. Quant à Clémence, comme elle n’était pas là (autre signe de ce nouveau quotidien ; il faut bien avoir un chez soi pour pouvoir en partir), je ne peux évidemment en toute probité pas raconter ce qu’elle a fait (elle ne m’en confia le récit qu’en rentrant ce matin, après une nuit de bus, les cheveux en épis de blé sur ces grosses lunettes de tortue que peu d’entre nous ont la chance de l’avoir vue porter : une fois que le trajet de Shinkansen, serpentant sous les montagnes blanches, fut fini, elle rejoignit le groupe des femmes françaises émigrées au Japon, qui se réunissait à Tokyo ; soirée fructueuse, m’apprit-elle autour d’un café, qui a déplacé ses projets de l’administratif vers le culturel : travailler pour un musée, une galerie, etc.) et c’est contrit, plein de remord, déchiré par le regret, que j’annonce la seule nouvelle, le seul événement qui mériterait, peut-être, d’y figurer : aujourd’hui, pas de journal.