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Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites

On lui a dit que c’était la crise, qu’on était désolé, qu’il fallait qu’il s’accroche ; c’est alors que le serveur a fait son dernier tour de piste, lavant 72 verres propres, et s’en est allé.

Ayant vécu cinq ans à Londres, elle lui parle en anglais, si bien qu’il comprend mieux que d’habitude – et qu’il est le seul, parmi les employés. Et alors vous voyez, dit-elle en mangeant son pâté et alors qu’il essuie ses verres, il est déjà marié et croyait ne s’offrir qu’une relation sans conséquences, mais je me suis accrochée… Elle est rouge de colère, ou de tristesse, ou peut-être est-ce le vin. Les sentiments ça ne se contrôle pas, n’est-ce pas ? Et maintenant je ne sais plus quoi faire. Si je lui dis que je suis amoureuse de lui, il va prendre peur, mais si je ne lui dis pas, il va rester avec sa femme, et ça me tue.

Il ne sait pas si ce sont nos vies, ou nos manières de les raconter, mais c’est affreux comme toutes les histoires se ressemblent ; et surtout c’est désespérant de voir que des scénarii à ce point éculés ont encore le pouvoir de rendre malheureux les gens, au Canada, en France ou au Japon. La cliente, sur le point de pleurer, lui commande un pastis – et il comprend soudain avec dégoût qu’elle est en train, au fur et à mesure qu’elle tisse son récit, de faire de lui un personnage de son mauvais roman, qu’elle le Marc-Lévyse : il devient le barman sympa, l’étranger avec qui elle peut parler une langue que personne ne comprend, le confident. Pouaaah !

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Virgins

Hisa san et Koyama san restaient dans la cuisine silencieux ; ils préparaient les plats pour le week-end. Kyosuke san, lui, traversait nerveusement le restaurant, et une fois à la fenêtre se penchait d’un coup sur la rue qu’il découvrait déserte et comme électrocuté se retournait dansant comme un ver de terre épileptique, avant de revenir vers le comptoir, furieux ou désespéré, pour taper d’un poing lourd en criant : « mais que peuvent-ils bien foutre ces putains de clients ?! »

Ils ne savent pas différencier encore les factures des réclames ; de nouveau ils perdirent internet.

Dans la salle des professeurs, il n’y avait presque que des enseignants de FLE – Français Langue Etrangère. L’une d’elle, Japonaise, se tourna vers le prof de philo : Excuse-moi, je peux te poser une question ? On dit : « J’en ai besoin » pour « J’ai besoin de manger », est-ce qu’on peut dire « Il en est interdit » pour « Il est interdit de fumer » ? Alors que le pauvre prof de philo se triturait les neurones, parce qu’après tout ben oui, pourquoi non – et même si cela ne sonnait pas bien, même si on ne l’utilisait pas, pourquoi ne serait-ce pas correct gramm… – il entendit la voix mêlée de ses nouveaux collègues répondre d’un « Ça se dit pas ! » catégorique qui signifiait : « Non mais bien sûr qu’on peut pas ! Mais quelle pauv’conne, celle-là, elle sait rien ou quoi ? Hé, retourne chez les Jaunes, pétasse. »

« T’es sûr que c’est pas une pub ? – Mais,oui, regarde, là, c’est les kanjis qui signifient « La prairie du dedans » – Eh ben ? – La prairie du dedans c’est Nakano, c’est le nom de la ville ! – Eh ben ? – Oh tu commences à me lourder avec tes objections ! »

« Allô, oui, bonjour, on a eu un problème avec internet et… Oui, bien sûr : V… I… Non, pas « b », V. Non, pas « p », V. V comme… – il n’y a pas de mots en v en japonais – oui, allô… vous connaissez Madonna, madame ? V « like a Virgin » ! Oui, c’est ça. Ensuite c’est I… N…

Il vaut mieux ne jamais montrer au client éventuel que le barman s’emmerde derrière son comptoir dépressif ; après l’avoir fait laver les verres sales, et les couteaux, fourchettes et cuillères sales, on le fit épousseter les bouteilles, passer l’aspirateur, épousseter le miroir, essuyer les verres humides, laver la porte, et enfin laver les verres propres et les couteaux propres. Dans un éclair de lucidité, Kyosuke san lui dit qu’il n’y avait pas de client, qu’il pouvait donc rentrer chez lui. T’es sûr, Kyosuke ? Les fourchettes propres pourront attendre ?

A la fin

Il travaillera donc au Petit Debút (accent à la fin).

Il n’y a que deux façons de ne pas s’avouer qu’on devient chauve : ou se laisser pousser les cheveux, ou se raser à blanc (aujourd’hui, il change de méthode).