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Le type du coin

Comme Clémence se rendait à son cours de japonais, je profitais du grand soleil de midi en errant dans Kyoto à la recherche d’une cantine où manger des pâtes – ce sont les seuls établissements accessibles aux analphabètes comme moi, le menu n’y étant presque jamais écrit en kanji. Je tombai sur une gargote de six mètres carrés sans porte, ouverte, sur les murs extérieurs de laquelle j’avais repéré ces caractères hiragana (le seul alphabet que je lise) : うどん 220 ¥(U-do-n, 1,80 €).

A l’intérieur (en fait : de l’autre côté d’un rideau s’arrêtant à un mètre du sol) un zinc haut d’un mètre quarante laissait à peine dépasser le front de deux grands-mères en train de s’activer à la préparation des pâtes de blé (udon) et du bouillon ; debout derrière (pas de siège), un type engloutissait son bol à toute vitesse avec des slurp. Je commandai un Tempura Udon (280 ¥ ; les tempuras sont des légumes ou des pièces de poissons recouverts d’une délicate couche de friture) et, levant mon récipient brûlant à hauteur du visage, engloutis son contenu à toute vitesse et avec des slurp.

L’autre s’en alla, immédiatement remplacé par un nouveau client qui vint se poser à mes côtés. A mon grand étonnement il montra une photo pour passer sa commande, accompagnée d’un gloubiboulga anglophone laissant tout à fait perplexes nos deux mémés : pas un mot en japonais le plouc ! Un Coréen sans doute, ou un Chinois. Oh ! J’avais lu, et commandé avec des vrais mots bizarres, peut-être même une phrase ! Alors oui bon dieu c’était moi, le type du coin, le vrai Japonais ! Wakarimasenka ? Watachi wa Nihonjin desu ! Ivre de ce fait de gloire je faillis follement lui proposer mes services de traducteur, mais redevenant soudain lucide je me ravisai – ouf ! Et je sortis du restaurant, heureux comme un Belge.

Un jour de chance

Comme il ne serait pas poli (et la politesse compte, ici) de refermer, à peine ouverte, notre tête ayant juste affleuré dans l’entrebâillement, la porte coulissante au verre fumé (qui empêche de voir depuis l’extérieur si le cadre en est sympathique, ni s’il y a du monde), choisir un restaurant relève toujours du pari. Hier soir, après avoir posé nos vélos un peu n’importe comment au milieu d’une pelote de rues minuscules (gageant que la fourrière n’y passerait pas) nous avons dû attendre d’être tout à fait congelés pour oser, timides, nous jeter dans le vide et rentrer où manger.

Il faisait chaud. La petite salle coquette où, collégialement attablés autour d’un meuble de bois sombre recouvert de paniers de légumes, dînaient six japonais plutôt jeunes, devant la grande baie vitrée plongeant dans l’un de ces minuscules canaux qui, parallèlement à la grande blessure de la rivière Kamogawa, incisent Kyoto avec douceur, fut soudain transpercée par des Irashai mase (bienvenue) tonitruant, venus de la cuisine ouverte. Nous nous assîmes et les menus, illisibles, en nous arrivant portèrent avec eux la deuxième surprise que comporte tout repas en ville : car nous sommes obligés de commander n’importe quoi, exclusivement aiguillés par les prix (ce qui ne nous réussit pas toujours ; à jamais sera gravée dans nos mémoires l’espèce – car nous ne savons toujours pas ce que c’était – de couille de boeuf infâme que nous dûmes avaler pour des raisons semblables lors de notre premier voyage). Lorsqu’une délicieuse salade de poulet, ainsi qu’un oignon savoureusement grillé, nous étant servis, mirent fin au suspense, nous sûmes que nous avions eu de la chance – c’était une bonne soirée.

Une dernière surprise, pourtant, nous attendait : rejoignant nos bicyclettes, nous constatâmes avec effroi qu’elles n’étaient plus à leur place… Avions-nous rêvé ? Le regard fou, nous auscultions tous les recoins… Impossible de les trouver ! Envolées ! Disparues – fffuit ! Nous souvenant soudain des prérogatives de l’Impitoyable Camion de la Fourrière nous suspendîmes nos recherches, nous préparant résignés à rentrer à pied dans la nuit glaciale, lorsque nous les découvrîmes gentiment rangées dans le parking à vélo le plus proche (??).