Archives de Tag: Setagaya-Ku

Un Berlin nippon

Si les petits quartiers d’habitation, à taille humaine, sont la chair, et les os ces autoroutes qui les séparent et les relient, on trouve au bout des os, dans le squelette urbain, les articulations – les grandes gares, où les gratte-ciels flashy ont poussé sous anabolisants : Shinjuku, Shibuya, Ikebukuro… Nous nous promenons dans ces ensembles bruyants sans enthousiasme, la tête en l’air pour déchiffrer dans le brouhaha des kanjis accrochés aux parois des buildings la promesse d’un bar sympatoche ou d’un petit resto, mais il n’y a jamais ici, perpendiculairement aux rues saturées de piétons déguisés comme des personnages de manga – ils sortent de sous la terre dans la ville trouée et y retournent immédiatement – que des patchinkos (centres de machines à sou) et des parcs d’attraction, des grands magasins, des Karaoké et des bars à putes, sur des étages et des étages.

Aujourd’hui, nous préférons nous abstenir et nous contentons, en partant de chez Yannick et Hemi, de marcher au petit bonheur la chance, loin du vacarme de ces quartiers pour touristes ; nous foulons un sentier de briques roses qui longe une minuscule rivière, où les vieillards s’adonnent à la marche sportive dans des survêtements de coton gris, montons vers le nord, tournicotons dans des ruelles et, alors que rien, dans le dédale résidentiel de cette banlieue tranquille, ne le pouvait laisser présager, arrivons tout à coup dans une sorte de Berlin nippon : les maisonnettes libèrent des terrasses où des fripes à la mode prennent les rayons du soleil de fin d’après midi, une boutique crache un peu de rock, des trentenaires branchés se promènent. Une colonne de jeunes filles s’engouffre dans une librairie où l’on tourne, semble-t-il, une émission de télévision. Nous les suivons.

Publicités

La prière du réveillon

Toute la soirée nous avons cherché à faire la fête mais c’est peine perdue les quartiers animés sont déserts, les restaurants fermés ; le nouvel an japonais se passe dans les temples. A partir de 23h45 plusieurs milliers de personnes, deux par deux, se collent jusqu’à former une procession partant de l’autel, passant sous la porte shintō qui marque l’entrée du temple et s’étirant le long de la petite rue qui y mène sur peut-être deux cents mètres ; nous nous mettons en queue de file. L’ambiance est familiale ; on compte également des vieillards et des jeunes Japonais, en couple, en bande, protégés par un masque hygiénique ou laissant la buée, dense, grisonner la nuit ; ils discutent comme en attendant le bus, rigolent, pianotent sur leur téléphone portable. On entend soudain des coups de tambour, et la file avance – on suit le mouvement. Une fois suffisamment près, nous observons – c’est notre tour bientôt – ceux qui arrivent, les uns après les autres, au pied de l’autel : ils jettent une pièce dans un réceptacle, prient à plusieurs reprises en se courbant pour saluer je ne sais pas quelle divinité, tapent deux fois dans les mains, prient encore, et sortent de la queue.

C’est à nous de jouer : 10 yens volent de nos poches, nos échines se baissent, se redressent, se baissent à nouveau et j’essaie de prier pour l’année à venir mais je me rends compte immédiatement que je ne sais pas prier et même que j’ignore ce que prier signifie, comme si l’habitude d’être ironique avait rendu impuissante cette âme toute molle qui me glisse entre les doigts… Je tape dans les mains, en vain, et nous sortons du rang. Ça y est, nous sommes en 2010.

Tokyo village

La ville est immense (on marcherait des jours, des semaines avant d’en voir le bout, et même…) et pourtant : en dehors de l’environ des gares, où poussent des colonies de gratte-ciel maquillés au néon, Tokyo ne semble être qu’une somme de villages, quartiers tranquilles ne communiquant pour ainsi dire pas les uns avec les autres, traversés de rues qui ne sont que des ruelles et au bord desquelles se serrent, juste posées sur les trottoirs, des maisonnettes de papier gris. On s’y déplace à pieds, à vélo : sous la transhumance des nuages tranquilles, les voitures sont rares – et la nuit tombe soudain, comme un pot d’encre renversé.