Archives de Tag: Shinjuku

L’empathie

C’est, dit-on, à cause des tremblements de terre que les maisons japonaises ne se touchent pas ; on leur donne ainsi la possibilité de vibrer tranquillement chacune de sa petite tremblote – de préférence à l’ample secousse qui embrasserait comme une seule bâtisse le Japon tout entier. La conséquence en est la triste dispersion des immeubles de Shinjuku, trop isolés les uns des autres pour se communiquer ce rire qu’ils doivent produire très bas lorsque ça les chatouille.

C’est à leur pied que marchent, dans un sens ou dans l’autre, de longues femmes parfumées, des séries noir & blanc d’hommes en costume – et le pauvre petit balayeur aux yeux tout rouges, qui avance si lentement derrière sa pelle et son balai si lourd, lui qui est loin d’avoir fini (vu la superficie) et que l’on croit à chaque instant sur le point d’éclater en larmes (le petit prof s’arrête et le regarde, ému – mais en réalité, le balayeur essaie juste d’éternuer).

Et plutôt qu’en métro (arnaque aux frais de transport), c’est en vélo que le petit prof traverse ce grand champ de béton aux immeubles épars séparés par des autoroutes, des larges trottoirs et les passerelles qui les relient comme les longues pattes d’insectes en fer, en rêvassant. Il ferait mieux de faire attention : on contrôle son identité presque toutes les semaines. Un petit policier sans arme de dix-sept ans à peine vient alors s’excuser de faire semblant de vérifier son visa, après quoi rougissant il mime d’appeler le commissariat pour l’immatriculation du vélo, finit avec un double salut-courbette et lui demande de prendre soin de lui. Et le petit prof s’en va, promettant qu’il prendra soin de lui, qu’il ne faut pas s’inquiéter trop, que ça ira, et surtout que le policier prenne soin de lui, lui aussi, à bientôt.

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Coups

Rendre ses coups au soleil.

A Shinjuku, les coins fumeurs sont installés en face – de l’autre côté de la rue – d’immenses écrans où défilent, par tranches de cinq minutes, les clips publicitaires bruyants des bars et boîtes que les buildings abritent. On fume la tête en l’air ; les voitures passent.

Ne faut-il pas plutôt admirer la sagacité de ces touristes à qui les deux pages culturelles du Routard, quelques temples et bars à sushi suffisent à élaborer ces théories si générales sur les Japonais ?

Choses vues

2010.07.01

Au milieu du canal de Kanda, sous le pont qui relie la rive nord à la station JR Ichigaya, un ponton rectangulaire aménagé vient couper le reflet des buildings. Assis autour de cette sorte de piscine sur des tabourets jaunes dont on dirait de loin qu’ils sont des paniers renversés, une cinquantaine de papys à bérets – ils pêchent.

2010.07.02

Traverser Shinjuku à vélo, au milieu d’une foule électrisée par les néons.

2010.07.03

Ni dictionnaire des kanjis, ni livre de Dumézil à l’institut Franco-Japonais.

2010.07.04

Je croyais que se repérer à l’aide des gratte-ciels suffirait. Mais un building étant donné, comment savoir si on est au nord, au sud ou à l’ouest ? Il en faut au moins deux. Je me perds dix fois et comprends pourquoi Yannick se promène avec une boussole. J’en achète une au 100 yen shop.

2010.07.05

La cohue dans Shibuya. J’ai rendez-vous au pied d’Hachiko avec Takuyoshi, un correspondant Japonais rencontré par annonce et dont je n’ai vu le visage que sur une mauvaise photo de Facebook. J’aborde en français un type dont j’ai l’impression qu’il lui ressemble un peu. Non seulement il ne comprend rien à ce que je lui dis – mais on dirait qu’il a peur.

En attendant, je remarque à côté d’Hachiko un immense box, dans lequel viennent s’entasser les fumeurs que des rabatteurs viennent chercher tout autour de la gare de Shibuya. Takuyoshi arrive. Je lui demande pourquoi les japonaises mettent des oreilles de lapin dans les cheveux. C’est la mode, dit-il.

2010.07.06

Nous trouvons une minuscule maison à louer à partir du mois d’août. Chambre de 3 tatamis, salon de 6 tatamis. Une vieille maison japonaise comme dans le temps. « C’est génial ! » dit-on à la fille de l’agence immobilière. « Vraiment ? »

Alors que je suis en train de boire un café à 700 yens en compagnie de Shiho sur une terrasse, un rideau de pluie s’abat. Je demande à Shiho comment on dit « ça va durer longtemps ? » en japonais. Elle me répond qu’on peut traduire « durer » de plusieurs façons. Une demi-heure après, il ne pleut plus.

Topologie de la voix

A Shinjuku, immense quartier de hauts buildings et grands magasins, pachinko et karaoke, peints aux néons criards, que j’avais jusqu’alors perçu comme le meilleur exemple de l’inhabitable sinon de l’inhumain – un non-lieu fait moins pour les hommes que pour des pulsions parasites qu’ils peuvent trimballer avec eux – je remarque un Gaijin en train de discuter avec une Japonaise. Ils sont devant la gare au milieu d’une place immense écrasée par l’ombre des immeubles gigantesques, entourés de dizaines de milliers de personnes tournant dans tous les sens (c’est samedi après-midi) mais dont ils ne voient pas la course rapide de consommateurs fous : tous deux restent immobiles et laissant danser leur conversation sur les crêtes du brouhaha continu discutent, comme si de rien n’était. Autour d’eux, peut-être dans le minuscule périmètre où leurs voix sont audibles, il y a un lieu. Soudain j’ai envie de m’arrêter moi aussi, et de parler avec quelqu’un.