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Petite anthropologie profane (du vélo)

La villa Kujoyama a beau n’être située qu’à deux arrêts du centre, il prend au piéton pour rejoindre chaque station une bonne vingtaine de minutes et nous décidons donc d’acheter des vélos.

Il faut croire que, de la même manière qu’entre deux langues un mot (tant sa signification patente n’est que la face cristallisée, immédiatement apparente, d’un sens plus vaste et difficile à dire, nébuleux et latent, dont les pratiques sociales redessinent en permanence la silhouette implicite) n’est jamais traduisible qu’incomplètement ou approximativement, un objet pauvrement technique comme un cadre, posé sur deux roues, avec une selle, un guidon et des pédales, lui aussi (parce qu’on l’utilise dans des réseaux d’usages singuliers qui de proche en proche touchent des dimensions de la culture qui lui donnent un sens différent), n’a dans une autre société qu’un équivalent approximatif. Mis à part le fait qu’il n’a la plupart du temps qu’une seule vitesse, le vélo de ville japonais ressemble pourtant à la bicyclette européenne, pour femme, avec panier, béquille et cadenas intégré (modèle presque unique). Il ne se pratique pas sur la chaussée mais sur les trottoirs dont il est le maître (les piétons, habitués, se rangent dès qu’ils en entendent les miaulements, et c’est de peu s’ils ne s’excusent pas, au moment de le laisser passer) et n’avance, même sur le plat (on en descend à la moindre côte), que sur le mode décontracté de la promenade, à l’allure d’une confortable trottinette. Il a le statut du piéton, peut rouler à contresens, griller les feux, traverser n’importe où – c’est le roi tranquille de la ville… Mais gare, me prévient l’un, gare ! Car jamais – oh non jamais ! – tu ne dois le laisser traîner hors des parkings payants – non pour se prémunir des voleurs (quels voleurs ?) : à cause de son terrible ennemi, le Camion Énorme de la Fourrière.

Je l’ai vu en action, il fait des razzias, en effet ; aussi cachons-nous notre dieu à roulettes derrière une statue, près de l’écluse, lorsque finissant le chemin à pied par les escaliers de pierres grises qui serpentent dans la forêt entre les pagodes et les temples, nous remontons à la villa.

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