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Jardins secs : un kôan

Sans savoir que c’était le plus vieux temple zen de Kyoto, celui où est enterré maître Dôgen, nous nous rendîmes au Kennin-ji, situé au coeur du quartier de Gion. Avant de rejoindre la dépendance abritant les gigantesques dragons jumeaux, peints au plafond, nous empruntâmes un squelette de passerelles sur pilotis circulant entre plusieurs jardins secs ; ce fut l’occasion de s’arrêter, le temps de griffonner quelques lignes, observer ces parterres ratissés de gravillons au milieu desquels comme des îlots un arbre, un morceau de pelouse, ou quelques roches couvertes de mousses sont posés – pourquoi ? Sont-ils censés faire signe vers je-ne-sais-quel mystère, comme des compositions cabalistiques ? De quel système de symboles doit-on s’armer pour en comprendre la géométrie ? Aucun, sans doute : le zen n’est pas ésotérique. Ces jardins ne disent rien que ce qu’ils montrent : ils sont ce qu’ils sont – mais quoi alors, qui puisse justifier qu’un moine puisse s’y consacrer comme à la chose la plus importante ? Rien ne le justifie : c’est une composition d’éléments naturels, voilà tout. Mais si travaillée, si dénuée d’objets manufacturés, qu’elle ne présente de la nature qu’une idée elle-même hautement artificielle ! ces vagues dans les graviers, cette mousse soigneusement entretenue – on les confondrait à moins avec un décor en carton-pâte, qui ferait le même effet. Et si l’art du jardin n’est la projection d’aucune métaphysique, si l’on ne peut pas vraiment dire qu’il relève d’une éthique et non plus qu’il est réductible à une esthétique, alors quoi ?

Tais-toi, regarde.

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Le petit sanctuaire

Devant le mur (on dirait un mur d’octroi) qui mène à la gare de Shimbashi, sur lequel passe un Shinkansen en fin de course – entre quatre tours d’une vingtaine d’étages qui piquent le ciel comme des cure-dents béton & verre – symétriquement à la cinquième qu’élève son chantier, en face, de l’autre côté de l’autoroute bruyant et pollué – se tient, droit mais pas haut, un petit sanctuaire shintô protégé par son torii rouge et les dix stèles de son cimetière. Un photographe amateur, qui vient de le remarquer à la faveur de l’espace qui, séparant les voitures et les camions qui foncent, découpe une fenêtre sur le trottoir opposé, le prend en photo – et disparaît.

L’invisible monde des mystères

Oui les créatures imaginaires sont souvent plus funky que les métro-boulot-dodo du commun (et, j’imagine qu’une partie non nulle de ses mythes étant redevable aux visions nocturnes des patriarches, une société qui ne conçoit plus le rêve que comme le terrain d’une exploration analytique est déjà morte, depuis longtemps) mais quand même, ce n’était pas une bonne idée de me connecter maintenant à l’invisible monde des mystères (je veux dire de m’endormir) : en tous cas les sièges du minuscule train que nous avions pris (à moins que ça soit lui qui nous ait pris) à Demachiyanagi, tournés face vitre (perpendiculairement au sens de la marche donc), nous invitaient gravement à regarder le paysage réel – qui devait  valoir son ticket. Quoiqu’il en soit, je ne me réveillai qu’à Kibuneguchi, où nous descendîmes commencer une promenade qui devait tournicoter dans la montagne avant de redescendre sur Kurama.

Depuis deux jours il neigeait ; ce n’était plus une couverture, ou un manteau, c’était carrément une grosse couette de neige qui recouvrait le sol et coiffait la pinède.  Au bord d’une rivière ponctuée de petites cascades avec stalactites, un torii marquait l’entrée du temple, et derechef du chemin qui grimpait, zigzagant entre les cèdres au point qu’on eut dit qu’il jouait avec les rayons du soleil d’hiver, jusqu’à l’Okunoin Mao-den – à l’endroit précis où, voilà six millions d’années, Mao-son le grand roi des démons et des esprits de la terre descendit de Vénus pour apporter la sagesse à l’homme. Une pancarte de bois l’annonce : « Ici s’est posé l’esprit de Mao-Son, afin d’aider les hommes à faire de la Terre un lieu de paix. Lorsque les sages sont suffisamment quiets pour entendre, la nature leur enseigne la grandeur de ses voies ; nombreux sont ceux qui, en ce lieu saint, ont reçu par ce biais des réponses quant à leur identité et leur rôle au sein de ces voies. Protégés par les grands arbres au vert profond, les méditants peuvent se connecter à l’invisible monde des mystères, qui sous-tend l’univers depuis des millions d’années. » Et ne me demandez pas comment nous avons déchiffré la pancarte..