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La fête des morts

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Au bûcher des amulettes

Pour continuer – finir – de fêter le Setsubun, toujours dans une caillante [infernale], Milkymee, Clémence & moi avons rendez-vous à 17h30 devant la porte du Yoshida Shrine. Evidemment il en possède plusieurs et nous ne tomberons les uns sur les autres qu’un peu par hasard – et en grande partie grâce au pompon supérieur noir du bonnet de Clémence – au milieu de la foule dense, que déversent les allées par pétalitrons, que vers 18 heures – celle de l’appel aux démons.

Une femme, déguisement blanc & bleu, remontant à reculons le chemin qui la mène au temple, souffle à cet effet dans une grosse conque de longues notes mates, pleines de tristesse, qui saisissent aux narines un démoniaque rugissant, encostumé de même, portant masque noir, perruque blondasse de cheveux filasses & jusqu’aux fesses + cornes sur les tempes. Il fait de grandes enjambées, pose son éventail sur la tête des fidèles (ou des touristes, mais c’est semble-t-il la même chose ; ou plutôt entre les deux, ni l’un ni l’autre) et pousse sur les adultes heureux, comme sur les enfants continuant sceptiques de mordiller un pouce qu’ils ne rechigneraient pas à échanger contre une sucette, le même rugissement que j’approxime en Yoshokitara ! – bref il exagère.

On se presse autour de lui en riant, on le prend en photo ; démon ridicule et inoffensif, dont on n’expose la sauvagerie peut-être que pour montrer qu’elle est impuissante – comme un cri. Tout ça c’est de la musique (évidemment l’affaire finit en haut de la côte, devant l’autel, où la foule se constitue en gigantesque file d’attente pour y jeter une pièce, taper dans les mains, prier).

Nous rendant, depuis l’autel où l’on continue de prier, vers la place où s’élève le bûcher, nous empruntons au milieu d’une foule compacte (descendant à gauche, montant à droite) des allées pleines de gargotes, baignant dans les fumets graillonneux d’une ambiance merguez-frites shintô. On y alpague et on y vend, dans le désordre, des bâtonnets de sardines grillées au four traditionnel (plantées dans le sable à la surface d’une table-barbecue autour de laquelle on mange), des bières, des porte-clefs, du saké, des hamburgers et même des kebabs – sans compter les étalages de cette junk food locale que je serais bien en peine de nommer, et souvent de décrire ! C’est une fête foraine et c’est un carnaval. Le temple est une ville.

Nous arrivons : à la lumière des chandelles nous découvrons au milieu de la place un squelette cylindrique en fer & bambous, rayon deux & hauteur quatre mètres environ, à l’intérieur duquel trois hommes en costume blanc répartissent la multitude des sacs (de quoi ? on voit parfois dépasser les longues flèches du nouvel an) qu’au fur et à mesure on leur apporte : ils vont brûler les porte-bonheurs de l’année passée (j’ai pensé une minute à leur offrir mes cheveux, mais j’ai convenu avec Clémence que nous attendrions encore un peu). Sans voir de hauts-parleurs on entend une musique, traditionnelle quoique répétitive, sur le fond de laquelle s’élève, enregistrée, la voix d’une femme invitant on-ne-sait-qui à faire on-ne-sait-quoi (assez pareille à celle que crachotent les camions lorsqu’ils viennent tourner dans les quartiers, le matin, appelant pour qu’on leur donne les meubles & objets techniques dont on ne voudrait plus).

A gauche du bûcher, sur un podium ou une estrade – pour tout dire une vitrine, qui ressemble tout à fait à celles du Juste prix de jadis – sont exposés des produits divers dont voici la liste presque exhaustive : thé, vin, fours, poufs, cartes, trousses, cadres, bières, couettes, gâteaux, revues, blousons, miroirs, vélos, melons, stylos, chaussettes, balances, perceuses, Motoroil, canapés, radiateurs, étagères, écrans plats, enveloppes, extincteurs, couvertures, clubs de golfe, aspirateurs, mystery bags, autocuiseur, Cosde water, bouquets de fleurs, calculatrices, tigre en plastique, ballons de basket, bouteilles de saké, peluches de Mickey, bouteilles de soja, jouets Winnie l’ourson, chaises de camping « volvo », sans compter les marchandises emballées et dont on peut à peine imaginer la nature. Sont-ce des offrandes ou les lots d’une tombola ? Ici c’est identique, n’est-ce pas ? Plutôt ni l’un ni l’autre – entre les deux.

Sur un autre côté de la place rectangulaire ont lieu des cérémonies : les fidèles à genoux, dos au bûcher cylindrique, prient face à deux prêtres chauves & à lunettes, écharpe blanche sur veste noire sur costume blanc, joyeux comme tout sur le seuil de leur cabanon mystique. Derrière eux, trois femmes en blanc sont assises (l’une joue du tambour, la deuxième des percussions, et la troisième ? elle attend) sur un tatamis, cependant qu’une quatrième, debout dans un long habit blanc & rouge, danse au milieu de la pièce, bras écartés, en tournant sur elle-même. Elle vient au-dessus des fidèles agiter du bout des doigts un bouquet de clochettes, ainsi qu’une grande flèche porte-bonheur, et elle rit. Puis tout le monde rit.

A partir de 22h30 la foule, protégée ou contrainte par une barrière de sécurité, se fait plus dense autour du bûcher, et à 23h un prêtre entame une longue prière relayée par mégaphone. Nous grelotons de froid. Il agite la branche d’un arbuste sur l’amas de porte-bonheurs, comme pour les bénir une dernière fois, puis, tournant autour du cylindre, en direction du public – qui commence à dégainer les appareils photos.  Enfin, on allume. Le feu a un peu de mal à prendre ; il y a du plastique ; il a neigé tout à l’heure – et soudain brasier éléphantesque pour enterrer l’année passée, ou l’hiver, ou on ne sait plus ! Les flammes, dans tous les sens, même à dix mètres, nous crament le visage – comme l’armature était en bambou elle brûle ; des pans entier de marchandises rongées par le feu dégringolent alors et les amulettes volent : une petite troupe de pompiers sort une lance à incendie et l’éteint. Puis l’opération recommence, sur un autre pan. Ils tournent autour, dansent avec le feu. Le public regarde, silencieux, hypnotisé par les énormes langues de flammes bleues & jaunes ; on oublie la fête, les démons, la junk food. C’est très simple, et très beau.

La même histoire, version punk

Une bonne blague [japonaise ?]

LE PREMIER – Le Rozen-ji [1], comme la plupart des temples de Kyoto, est en fête.

LE SECOND – Nous avons loupé la danse des dragons dont parlait Clémence : l’estrade, haute de deux mètres, montée pour l’occasion, est désormais vide. A ses pieds, un grand feu brûle à même le sol ; il a sans doute aussi une fonction rituelle mais il sert surtout, pour l’instant, à réchauffer les visiteurs qui entrent ou sortent de la tente qu’on a dressée rouge et blanche pour leur offrir, à l’abri du vent froid, un verre d’amasaké [2]. Quelques fidèles jettent leur piécette dans le meuble destiné à cet usage, placé devant l’autel, et frappent, en guise de prière, leurs mains gantées ou moufletées.

LE PREMIER – Aujourd’hui c’est le Setsubun [3], qui marque le passage de l’hiver au printemps.

LE SECOND – Quelle blague ! Il tombe une neige faite de si gros flocons qu’on pourrait la confondre avec une chute de sakura [4] !

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[1] En face du Palais Impérial. Shintô ou bouddhiste ? Je ne sais pas.
[2] Faite à base de saké, c’est une boisson chaude et sucrée, parfumée d’une noix de gingembre.
[3] Du nom de la jointure entre chaque section sur une tige de bambou.
[4] Fleurs de cerisier.

La foire du temple

comment distinguer
d’attraction en attraction
la foire du temple

Défaut de catégorie

Alors que nous avions garé nos vélos côté Yamashina (dans un minuscule chemin trouvé au hasard d’une côte qu’à l’aide de notre unique vitesse on n’en pouvait plus de grimper) nous avons donc fini, à force de déambulations et alerté par la présence de marcheuses à talons hauts, par tomber sur ce sanctuaire incroyable, Fushimi Inari : un circuit d’escaliers en larges dalles, passant sous près de dix mille portes shinto rouges et ponctué de villages entiers d’autels, cerclait, comme le contour d’une aréole, le sommet de la montagne dominant Kyoto – et en effet (rapport aux talons) sous ces torii, des couples, des familles, des enfants essoufflés se promenaient de temple en temple, ni plus ni moins normalement que s’il étaient en plein milieu de la ville.

Le temps de faire le tour de cet incroyable chemin de procession, vêtus de nos chaussures et gore-tex – appropriés tant qu’on grimpait mais tout à fait déplacés une fois au sommet – nous eûmes le temps de comprendre que la montagne japonaise n’appartient pas à cette Nature qui s’oppose, dans les mentalités européennes, à la Culture : elle appartient aux dieux et à la religion, qui ne sont de l’ordre ni de la première, ni de la seconde catégorie. Sans doute relève-t-elle oui d’une sorte de sacré, mais à condition de ne pas le concevoir par différence avec quelque profane – c’est sans doute parce que tout, pour eux, est sacré, que les Japonais sont tellement plus respectueux que nous, au quotidien, et tellement moins jésuites une fois franchies les portes de l’église.

Ni Nature ni Culture, ni Sacré ni Profane – sans doute pas plus de Ville et de Campagne, d’Essentiel et d’Accidentel, de Transcendance et d’Immanence : c’est toute la métaphysique binaire du programme de Terminale qui se brouille et s’affole et s’effondre dans mon pauvre esprit fonctionnaire !

Les pénitents

Abrutis par le gong des litres de bières engloutis, hier soir, en compagnie d’Emilie Hanak, alias Milkymee, pour fêter le début de notre résidence dans un bar rock que nous avons dû chercher au fond du couloir cradingue d’un deuxième étage, nous faisons pénitence en nous rendant au temple bouddhiste local, Anyo-ji, situé à deux cents mètres de la villa – il y en a partout.

Ce ne sont pas nos églises, que la libido dominandi aura tiré jusqu’au centre des villes en face de la mairie et du café des sports, et dont elle aura allongé le clocher pour que son ombre contienne jusqu’aux campagnes sauvages : la plupart des temples sont des lieux secrets, qu’on indique à peine. Dissimulés au bout d’une ruelle de vieilles dalles, reculés dans les hauteurs ils sont dédiés au calme de la méditation et servent d’intermédiaire entre le monde des hommes, et la nature à laquelle ils les rendent – car c’est des temples que partent les chemins de randonnée et de l’Anyo-ji justement celui que nous sommes venus fouler ; il se perd vite au-dessus de Kyoto dans une forêt de hauts bambous et de pins au tronc rose – et les lui reprennent : après une heure de marche, l’odeur d’encens de nouveau nous attire au milieu de longs murs blancs, enserrant le Nanzen-ji.

La prière du réveillon

Toute la soirée nous avons cherché à faire la fête mais c’est peine perdue les quartiers animés sont déserts, les restaurants fermés ; le nouvel an japonais se passe dans les temples. A partir de 23h45 plusieurs milliers de personnes, deux par deux, se collent jusqu’à former une procession partant de l’autel, passant sous la porte shintō qui marque l’entrée du temple et s’étirant le long de la petite rue qui y mène sur peut-être deux cents mètres ; nous nous mettons en queue de file. L’ambiance est familiale ; on compte également des vieillards et des jeunes Japonais, en couple, en bande, protégés par un masque hygiénique ou laissant la buée, dense, grisonner la nuit ; ils discutent comme en attendant le bus, rigolent, pianotent sur leur téléphone portable. On entend soudain des coups de tambour, et la file avance – on suit le mouvement. Une fois suffisamment près, nous observons – c’est notre tour bientôt – ceux qui arrivent, les uns après les autres, au pied de l’autel : ils jettent une pièce dans un réceptacle, prient à plusieurs reprises en se courbant pour saluer je ne sais pas quelle divinité, tapent deux fois dans les mains, prient encore, et sortent de la queue.

C’est à nous de jouer : 10 yens volent de nos poches, nos échines se baissent, se redressent, se baissent à nouveau et j’essaie de prier pour l’année à venir mais je me rends compte immédiatement que je ne sais pas prier et même que j’ignore ce que prier signifie, comme si l’habitude d’être ironique avait rendu impuissante cette âme toute molle qui me glisse entre les doigts… Je tape dans les mains, en vain, et nous sortons du rang. Ça y est, nous sommes en 2010.