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Habitons-nous à l’Est de tout, ou au centre du Japon ?

Vivons-nous dans la Capitale, ou dans un petit arrondissement à l’Ouest de Shinjuku ? Dans un lotissement de vieilles bâtisses ou au bout du chemin de terre ? Au rez-de-chaussée de la maison ? De quel ensemble sommes-nous les membres ? A quelle échelle le sens d’habiter se joue-t-il ? Nous avons semble-t-il un critère : le mikoshi qui délimite une fois par an le tour du territoire, porté par ses fidèles voisins. Tous ceux qui auront tourné, huit heures durant, avec leur divinité de dix quintaux sur l’épaule avant de la ramener au sanctuaire-mère, savent précisément, dans la chair et les muscles, les frontières du lieu qu’ils habitent.

A trois minutes à pieds de chez nous, cachée au milieu du labyrinthe de maisons qui fait le coeur du quartier, il y a une place. C’est là que se dresse le petit sanctuaire-mère (une moitié seulement, l’autre moitié ayant brûlé jadis, nous a dit la voisine). Sous un arbre majestueux, un petit chemin de dalles, qui n’est bordé ni de barrières ni de murs mais simplement de statues de pierre (monstres nains et obèses, à mi-chemin du bouledogue et du dragon) mène les fidèles courageux jusqu’à l’autel, où ils prient pour une meilleure fortune en évitant les balles.

Car aux enfants la place sert de terrain de baseball.

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La mue

On ne se perd qu’une fois à Tokyo – la première – dont les rues tournicotent toutes de manière si singulière qu’on les reconnaît, dès lors qu’on les aura déjà foulées. Mais Kyôto, dont le plan suit un damier hippodamique, est moins dans ses rues que dans ses pions, que les dieux du shintô déplacent au rythme des saisons – il se perd donc au milieu des voies identiques, toutes perpendiculaires, où il était pourtant chez lui il y a six mois, comme sur les chemins tracés d’une forêt de béton dont la végétation aurait mué entre le printemps et l’automne.

Devant le nouveau Yodabashi camera, dont les travaux sont maintenant achevés, un trottoir qu’on ne connaissait pas déplie une promenade tranquille ; il fait bon ; les tuiles noires des temples çà et là se frayent un chemin au milieu des touffes d’érables rouges, rouges, rougies par le soleil (au baptême répondent les funérailles et l’on fête les feuilles des érables comme on aura fêté les fleurs roses des cerisiers : la vie s’écoule, d’avril à novembre – mais de décembre à mars ? sans doute est-ce le temps pour les fleurs du karma jugé, de la visite de ces enfers dont l’âme ressort dit-on trempée de force, et de la réincarnation – la grande loterie de printemps).

Ce n’est pas tout – si la ville a changé, c’est qu’il y avait pris les repères d’un analphabète, et qu’il revient en sachant lire, un peu : Yodobashi camera. Il comprend les publicités qui barbouillent les murs, et ce que crient les rabatteurs. C’était donc ça ? Les gribouillis sont devenus des mots, le béton s’est recouvert d’une fine pellicule de texte. Mais les signes, mais les significations, tout ce qui excède la matière est dans la tête : ce n’est pas Kyôto, c’est toi qui a changé.

Le petit sanctuaire

Devant le mur (on dirait un mur d’octroi) qui mène à la gare de Shimbashi, sur lequel passe un Shinkansen en fin de course – entre quatre tours d’une vingtaine d’étages qui piquent le ciel comme des cure-dents béton & verre – symétriquement à la cinquième qu’élève son chantier, en face, de l’autre côté de l’autoroute bruyant et pollué – se tient, droit mais pas haut, un petit sanctuaire shintô protégé par son torii rouge et les dix stèles de son cimetière. Un photographe amateur, qui vient de le remarquer à la faveur de l’espace qui, séparant les voitures et les camions qui foncent, découpe une fenêtre sur le trottoir opposé, le prend en photo – et disparaît.

Yoyogi village

A l’intérieur du parc de Yoyogi, en haut d’une butte que le vélo sans vitesse que m’a prêté Yannick peine à monter, on tombe sur un village de clochards habitant dans des tentes ou des huttes recouvertes de bâches bleues – et soudain au milieu du bois on a l’impression d’être un anthropologue, perdu au fond de la forêt amazonienne, trouvant la dernière société primitive de nomades amérindiens. On les dérange, elle a ses règles ; j’aurais même le sentiment que la civilisation moderne, les grilles de son parc et les coulées de béton qui s’échouent à ses pieds, étaient secondes et postérieures à ce noyau du monde – si le son d’une radio, traversant les bâches fines, ne me rappelait pas, soudain, que ce n’est pas le cas.

Topologie de la voix

A Shinjuku, immense quartier de hauts buildings et grands magasins, pachinko et karaoke, peints aux néons criards, que j’avais jusqu’alors perçu comme le meilleur exemple de l’inhabitable sinon de l’inhumain – un non-lieu fait moins pour les hommes que pour des pulsions parasites qu’ils peuvent trimballer avec eux – je remarque un Gaijin en train de discuter avec une Japonaise. Ils sont devant la gare au milieu d’une place immense écrasée par l’ombre des immeubles gigantesques, entourés de dizaines de milliers de personnes tournant dans tous les sens (c’est samedi après-midi) mais dont ils ne voient pas la course rapide de consommateurs fous : tous deux restent immobiles et laissant danser leur conversation sur les crêtes du brouhaha continu discutent, comme si de rien n’était. Autour d’eux, peut-être dans le minuscule périmètre où leurs voix sont audibles, il y a un lieu. Soudain j’ai envie de m’arrêter moi aussi, et de parler avec quelqu’un.

Avoir lieu

On voit bien, tout de suite – on discerne assez vite – les voies différentes que Kyoto où nous habitons (d’autant plus où nous habitons) et Tokyo où habite Yannick (d’autant plus où il habite) empruntent pour créer du lieu – c’est-à-dire des espaces irréductibles au jeu de coordonnées qui voudraient en rendre compte dans un modèle abstrait – c’est-à-dire des espaces organisés, organiques, qui tirent du fait que l’on y vit leur vie propre.

Tokyo pourrait, comme ce que j’imagine de Los Angeles et selon la topologie nulle des plans orthonormés, n’être qu’une étendue infinie de blocs rectangulaires tous pareils ; c’est plutôt un agencement complexe, kaléidoscopique, de centaines de quartiers tenant leur identité de recomposer à chaque fois singulièrement les mêmes ingrédients de base (gare & vendeurs de téléphones, izakayas & pachinkos, banques, harangueurs, librairies, etc.). Séparés par les autoroutes qui sillonnent la ville dans toutes les directions et entre lesquelles ils s’engoncent, ou par les voies ferrées, ils ne communiquent pas ou peu et tirent chacun du relief qu’ils habillent ou des réseaux qui en tracent les frontières les ressources grâce auxquelles se définit, de manière immanente, une localité propre et originale.

Kyoto, par contre, est trop petite pour compter cette myriade de quartiers éclatés ; elle a un centre (où se concentrent les commerces et les immeubles hauts) et une périphérie (plus résidentielle), le tout coincé par les montagnes qui la ceignent. Si bien que le sentiment du local, du lieu, y est déterminé comme de façon hétéronome – par le relief naturel extérieur.

Révélations

Ce qui existe, immédiatement de l’autre côté d’un immeuble, nous reste inconnu – et l’avenue parallèle, impossible de s’en faire une idée : Tokyo n’est pour l’instant formée que de cinquante rues. Dans le grand réseau de la ville, nous n’avons suivi que quelques fils, mais la marche (comme le grattage d’un banco ou l’achat d’un Mystery bag) permet de résorber progressivement cet écart entre ce qui existe et ce qui en est connu ; ainsi qu’un révélateur, elle fait passer à la conscience ce qui jusqu’alors pourrissait dans les brumes d’une imagination sans images. L’expérience du réel balaye un possible impuissant, trop vague (qu’est-ce que ça vous dit, « Tokyo » ?).

Sillonner la ville jusqu’à s’en faire une représentation, ce n’est pas différent d’apprendre une langue : les syllabes finissent par s’enchaîner, le vocabulaire à rentrer – jusqu’à ce que d’incompréhensibles gribouillis deviennent des mots et le chaos urbain un ensemble de perspectives. Le sens s’allume comme les lumières lorsque la nuit tombe. Pour l’heure, enfants de nouveau, il n’est presque aucun domaine où tout ne soit à apprendre. Nous vivons dans les gribouillis.

Illustration : menu d’un restaurant, écrit à même la porte.