Archives de Tag: travail

Le mauvais ordre

Il y a un sens, un ordre régissant la succession des traits, dans l’écriture de chaque caractère et chaque idéogramme, en japonais.

, assistant d’édition, barman, cuisinier, lecteur de français, lecteur de manuscrits modèle pour photographe, opérateur de simulation en sous-titrage, pigiste, professeur d’EPS, professeur de français, professeur de lettres, professeur de philosophie, serveur, storyteller, traducteur dans les nouvelles technologies,

Une fois par semaine, elle lui donnera des cours. Il a appris à écrire seul – alors elle pouffe de rire, nerveusement comme s’il avait mal prononcé tennis, en le voyant tracer, sottement, ses traits dans le mauvais ordre.

Vous questionnerez bientôt la poulette verte

On pense encore à d’où l’on vient, on se souvient – comment c’était là-bas et du chemin qui nous mena ici. Il y a encore un peu de boue sous les chaussures et le premier appartement, comme un seuil, a gardé quelque chose d’ailleurs. Alors il faut déménager, de nouveau, d’elle à elle, en interne, pour habiter vraiment une ville.

Il se rend à un entretien. Le patron : « Te définirais-tu comme un gamer ? » Il regroupe tout ce qu’il a de courage et de force de persuasion, le bourre dans son regard et lui lance à la face comme un bélier –

C’est une langue où le même mot, もう, « mô », signifie à la fois « déjà », « bientôt », « ne…plus » et « encore ». Où 青い peut signifier « vert » ou « bleu » et où « questionner » et « entendre » sont identiques 聞く – de même qu’« oiseau » et « poulet » 鳥. Où il n’y a pas de différence entre le présent et le futur, où il n’y a ni genre, ni nombre. Où les phrases n’ont pas de sujet. Or, quand il dit « J’entends déjà les oiseaux bleus » il aimerait autant qu’on ne comprenne pas « Vous questionnerez bientôt la poulette verte ».

– « Un gamer… ? » (Il joue aux jeux vidéos une fois tous les cinq ans.)

Après trois semaines d’abstinence, ils se font installer une connexion internet. S’il s’y promène de nouveau, c’est timide, sur ses gardes, soucieux de ne pas trop donner – comme avec une amante qu’il aurait retrouvée, après qu’elle l’eut une première fois abandonné.

Ils invitent à dîner la voisine du dessus. Une dame d’une bonne quarantaine, une ancienne prof d’anglais qui vit seule avec son chat, « Monsieur Miaou ».

(Déménager encore, jusqu’à se perdre et oublier par où l’on est venu.)

Le patron : « Quels sont les jeux auxquels tu joues régulièrement ? » Ça c’est une question facile : il cite la liste que Laurent lui a donnée, et qu’il a apprise par coeur.

Monsieur Miaou aime bien faire caca dans le jardin que madame Clémence arrange pour y planter ses tomates.

C’est une langue où robinet se dit 蛇口, « ja-guchi », c’est-à-dire bouche-en-serpent, et où « dieu » et « cheveux » ont racine commune – kami – « ce qui est au-dessus ».

Je vais l’appeler Monsieur Caca, moi, si ça continue !

La voisine les invite à se rendre au feu d’artifice. Dans une rue trempée par une mer de monde, les jeunes femmes se déplacent à petits pas, fièrement dans leur tenue traditionnelle, kimono à fleurs et cheveux au henné. Désormais elle mettra sa robe Marie-Antoinette au quatorze juillet.

Le domaine

C’est le vocabulaire universitaire qu’il a appris : jusqu’alors, il candidatait à des postes en fac. « Bonjour, je cherche du travail. Comme je viens de France, et que les crêpes sont mon domaine de recherches, quand j’ai vu votre restaurant je… »

Dans la petite rue piétonne chauffée par le soleil, où la nuit les travailleurs bourrés slaloment entre les rabatteurs, on en est encore aux préparatifs. Tout est calme. Un type en toque change l’eau d’une anguille qui scrute peut-être, de son bocal, le passage des rares clients à cette heure. Une jeune fille promène son balais. Un autre lave un évier. Ils crieront s’il le faut – des gens comme lui – et eux ont trouvé ça.

La crêpière se tourne vers son patron en riant : « Les crêpes sont son domaine de recherche ! » Lui : « Ah, désolé, il n’y a pas de travail en ce moment ! »