Archives de Tag: tremblement de terre

L’empathie

C’est, dit-on, à cause des tremblements de terre que les maisons japonaises ne se touchent pas ; on leur donne ainsi la possibilité de vibrer tranquillement chacune de sa petite tremblote – de préférence à l’ample secousse qui embrasserait comme une seule bâtisse le Japon tout entier. La conséquence en est la triste dispersion des immeubles de Shinjuku, trop isolés les uns des autres pour se communiquer ce rire qu’ils doivent produire très bas lorsque ça les chatouille.

C’est à leur pied que marchent, dans un sens ou dans l’autre, de longues femmes parfumées, des séries noir & blanc d’hommes en costume – et le pauvre petit balayeur aux yeux tout rouges, qui avance si lentement derrière sa pelle et son balai si lourd, lui qui est loin d’avoir fini (vu la superficie) et que l’on croit à chaque instant sur le point d’éclater en larmes (le petit prof s’arrête et le regarde, ému – mais en réalité, le balayeur essaie juste d’éternuer).

Et plutôt qu’en métro (arnaque aux frais de transport), c’est en vélo que le petit prof traverse ce grand champ de béton aux immeubles épars séparés par des autoroutes, des larges trottoirs et les passerelles qui les relient comme les longues pattes d’insectes en fer, en rêvassant. Il ferait mieux de faire attention : on contrôle son identité presque toutes les semaines. Un petit policier sans arme de dix-sept ans à peine vient alors s’excuser de faire semblant de vérifier son visa, après quoi rougissant il mime d’appeler le commissariat pour l’immatriculation du vélo, finit avec un double salut-courbette et lui demande de prendre soin de lui. Et le petit prof s’en va, promettant qu’il prendra soin de lui, qu’il ne faut pas s’inquiéter trop, que ça ira, et surtout que le policier prenne soin de lui, lui aussi, à bientôt.

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La gloire

On lui avait bien dit que la littérature avait le pouvoir de changer le monde – et au moment même où hier soir il écrivait le point final de son roman les fenêtres, les portes, les murs et le plafond se sont mis à vibrer – le lotissement, le quartier et la ville se sont cabrés de concert, se tordant de douleur, cependant que sous la chrysalide apparaissait déjà l’univers neuf que portait sa fiction.

Il n’en n’a pas dormi de la nuit ; il voulait voir éclore chaque parcelle de la nouvelle réalité que son artisanat avait créée.

Mais aujourd’hui les esprits chagrins, les sceptiques, les ignorants, tous les réactionnaires ont prétendu puérilement que rien n’avait changé, que ça n’avait été qu’un tremblement de terre comme il y en a tous les trois mois – et qu’il ferait mieux plutôt d’expliquer comment on accorde le passé composé des verbes pronominaux. Le petit prof a répondu, a remercié trois fois en empochant ses 3000 yens et s’en est allé faire la sieste.

Earthquake machine

Lisant Low City, High City, de Seidensticker et consacré à Tokyo, j’apprends qu’au lendemain du grand tremblement de Terre de 1923, une rumeur circula, selon laquelle la cause du drame était que les occidentaux avaient inventé une earthquake machine qu’ils étaient en train de tester sur le Japon.

D’abord je souris, à l’évocation de l’imaginaire un peu sépia, à la Jules Verne, qui doit sous-tendre de telles croyances.. Comme on se fait des nœuds dans la tête, me dis-je, tant se résoudre à la gratuité de purs faits, voulus par personne, décidés par rien, semble être insupportable.. Comme on veut à tout prix assigner des responsabilités – et comme on préfèrerait n’importe quelle explication plutôt que se rendre au fatum, au tragique, à l’absurde ou à ce que l’on voudra – à rien… Une machine à faire trembler de terre ! Quand même !

Ensuite je pense à Hiroshima.