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L’empathie

C’est, dit-on, à cause des tremblements de terre que les maisons japonaises ne se touchent pas ; on leur donne ainsi la possibilité de vibrer tranquillement chacune de sa petite tremblote – de préférence à l’ample secousse qui embrasserait comme une seule bâtisse le Japon tout entier. La conséquence en est la triste dispersion des immeubles de Shinjuku, trop isolés les uns des autres pour se communiquer ce rire qu’ils doivent produire très bas lorsque ça les chatouille.

C’est à leur pied que marchent, dans un sens ou dans l’autre, de longues femmes parfumées, des séries noir & blanc d’hommes en costume – et le pauvre petit balayeur aux yeux tout rouges, qui avance si lentement derrière sa pelle et son balai si lourd, lui qui est loin d’avoir fini (vu la superficie) et que l’on croit à chaque instant sur le point d’éclater en larmes (le petit prof s’arrête et le regarde, ému – mais en réalité, le balayeur essaie juste d’éternuer).

Et plutôt qu’en métro (arnaque aux frais de transport), c’est en vélo que le petit prof traverse ce grand champ de béton aux immeubles épars séparés par des autoroutes, des larges trottoirs et les passerelles qui les relient comme les longues pattes d’insectes en fer, en rêvassant. Il ferait mieux de faire attention : on contrôle son identité presque toutes les semaines. Un petit policier sans arme de dix-sept ans à peine vient alors s’excuser de faire semblant de vérifier son visa, après quoi rougissant il mime d’appeler le commissariat pour l’immatriculation du vélo, finit avec un double salut-courbette et lui demande de prendre soin de lui. Et le petit prof s’en va, promettant qu’il prendra soin de lui, qu’il ne faut pas s’inquiéter trop, que ça ira, et surtout que le policier prenne soin de lui, lui aussi, à bientôt.

Elle a l’air jeune

Il lui dit un peu surpris qu’elle a l’air très jeune – elle minaude : « combien tu me donnes ? » Il faut être gentil, pense-t-il. Il réfléchit : « vingt-trois. »

(Parfois il se demande, quand on ne le comprend pas, si ce ne sont pas eux qui ne parlent pas japonais.)

Elle répond d’un air sec : « J’ai vingt-et-un ans. »

La petite vieille dit à Clémence : « C’était bizarre. Je lui ai demandé plusieurs fois s’il voulait réparer le pneu, et à chaque fois il me répondait : il s’est arrêté ! Il s’est arrêté ! »

Les mots

Il ne connaît pas les mots. Il essaie pourtant d’expliquer à la petite grand-mère du magasin de vélo qu’il a crevé. « Il s’est s’arrêté, il s’est arrêté », répète-il bêtement, en guise d’explication. La vieille dame le regarde : « le japonais c’est difficile, pas vrai ? »

Il a 1300 ans de retard : il vient de finir le Kojiki.

Il faut se méfier des Japonaises qui apprennent le français : elles adorent faire la bise – c’est exotique – mais elles n’ont pas compris encore la différence avec le coup de tête.

Défaut de catégorie

Alors que nous avions garé nos vélos côté Yamashina (dans un minuscule chemin trouvé au hasard d’une côte qu’à l’aide de notre unique vitesse on n’en pouvait plus de grimper) nous avons donc fini, à force de déambulations et alerté par la présence de marcheuses à talons hauts, par tomber sur ce sanctuaire incroyable, Fushimi Inari : un circuit d’escaliers en larges dalles, passant sous près de dix mille portes shinto rouges et ponctué de villages entiers d’autels, cerclait, comme le contour d’une aréole, le sommet de la montagne dominant Kyoto – et en effet (rapport aux talons) sous ces torii, des couples, des familles, des enfants essoufflés se promenaient de temple en temple, ni plus ni moins normalement que s’il étaient en plein milieu de la ville.

Le temps de faire le tour de cet incroyable chemin de procession, vêtus de nos chaussures et gore-tex – appropriés tant qu’on grimpait mais tout à fait déplacés une fois au sommet – nous eûmes le temps de comprendre que la montagne japonaise n’appartient pas à cette Nature qui s’oppose, dans les mentalités européennes, à la Culture : elle appartient aux dieux et à la religion, qui ne sont de l’ordre ni de la première, ni de la seconde catégorie. Sans doute relève-t-elle oui d’une sorte de sacré, mais à condition de ne pas le concevoir par différence avec quelque profane – c’est sans doute parce que tout, pour eux, est sacré, que les Japonais sont tellement plus respectueux que nous, au quotidien, et tellement moins jésuites une fois franchies les portes de l’église.

Ni Nature ni Culture, ni Sacré ni Profane – sans doute pas plus de Ville et de Campagne, d’Essentiel et d’Accidentel, de Transcendance et d’Immanence : c’est toute la métaphysique binaire du programme de Terminale qui se brouille et s’affole et s’effondre dans mon pauvre esprit fonctionnaire !

Un jour de chance

Comme il ne serait pas poli (et la politesse compte, ici) de refermer, à peine ouverte, notre tête ayant juste affleuré dans l’entrebâillement, la porte coulissante au verre fumé (qui empêche de voir depuis l’extérieur si le cadre en est sympathique, ni s’il y a du monde), choisir un restaurant relève toujours du pari. Hier soir, après avoir posé nos vélos un peu n’importe comment au milieu d’une pelote de rues minuscules (gageant que la fourrière n’y passerait pas) nous avons dû attendre d’être tout à fait congelés pour oser, timides, nous jeter dans le vide et rentrer où manger.

Il faisait chaud. La petite salle coquette où, collégialement attablés autour d’un meuble de bois sombre recouvert de paniers de légumes, dînaient six japonais plutôt jeunes, devant la grande baie vitrée plongeant dans l’un de ces minuscules canaux qui, parallèlement à la grande blessure de la rivière Kamogawa, incisent Kyoto avec douceur, fut soudain transpercée par des Irashai mase (bienvenue) tonitruant, venus de la cuisine ouverte. Nous nous assîmes et les menus, illisibles, en nous arrivant portèrent avec eux la deuxième surprise que comporte tout repas en ville : car nous sommes obligés de commander n’importe quoi, exclusivement aiguillés par les prix (ce qui ne nous réussit pas toujours ; à jamais sera gravée dans nos mémoires l’espèce – car nous ne savons toujours pas ce que c’était – de couille de boeuf infâme que nous dûmes avaler pour des raisons semblables lors de notre premier voyage). Lorsqu’une délicieuse salade de poulet, ainsi qu’un oignon savoureusement grillé, nous étant servis, mirent fin au suspense, nous sûmes que nous avions eu de la chance – c’était une bonne soirée.

Une dernière surprise, pourtant, nous attendait : rejoignant nos bicyclettes, nous constatâmes avec effroi qu’elles n’étaient plus à leur place… Avions-nous rêvé ? Le regard fou, nous auscultions tous les recoins… Impossible de les trouver ! Envolées ! Disparues – fffuit ! Nous souvenant soudain des prérogatives de l’Impitoyable Camion de la Fourrière nous suspendîmes nos recherches, nous préparant résignés à rentrer à pied dans la nuit glaciale, lorsque nous les découvrîmes gentiment rangées dans le parking à vélo le plus proche (??).

Petite anthropologie profane (du vélo)

La villa Kujoyama a beau n’être située qu’à deux arrêts du centre, il prend au piéton pour rejoindre chaque station une bonne vingtaine de minutes et nous décidons donc d’acheter des vélos.

Il faut croire que, de la même manière qu’entre deux langues un mot (tant sa signification patente n’est que la face cristallisée, immédiatement apparente, d’un sens plus vaste et difficile à dire, nébuleux et latent, dont les pratiques sociales redessinent en permanence la silhouette implicite) n’est jamais traduisible qu’incomplètement ou approximativement, un objet pauvrement technique comme un cadre, posé sur deux roues, avec une selle, un guidon et des pédales, lui aussi (parce qu’on l’utilise dans des réseaux d’usages singuliers qui de proche en proche touchent des dimensions de la culture qui lui donnent un sens différent), n’a dans une autre société qu’un équivalent approximatif. Mis à part le fait qu’il n’a la plupart du temps qu’une seule vitesse, le vélo de ville japonais ressemble pourtant à la bicyclette européenne, pour femme, avec panier, béquille et cadenas intégré (modèle presque unique). Il ne se pratique pas sur la chaussée mais sur les trottoirs dont il est le maître (les piétons, habitués, se rangent dès qu’ils en entendent les miaulements, et c’est de peu s’ils ne s’excusent pas, au moment de le laisser passer) et n’avance, même sur le plat (on en descend à la moindre côte), que sur le mode décontracté de la promenade, à l’allure d’une confortable trottinette. Il a le statut du piéton, peut rouler à contresens, griller les feux, traverser n’importe où – c’est le roi tranquille de la ville… Mais gare, me prévient l’un, gare ! Car jamais – oh non jamais ! – tu ne dois le laisser traîner hors des parkings payants – non pour se prémunir des voleurs (quels voleurs ?) : à cause de son terrible ennemi, le Camion Énorme de la Fourrière.

Je l’ai vu en action, il fait des razzias, en effet ; aussi cachons-nous notre dieu à roulettes derrière une statue, près de l’écluse, lorsque finissant le chemin à pied par les escaliers de pierres grises qui serpentent dans la forêt entre les pagodes et les temples, nous remontons à la villa.