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Collabos

J’ai beau être un peu réticent, j’écris des haïkus – mais j’ai une excuse : ils ne sont à chaque fois que le premier volet d’un diptyque quotidien dont l’autre est réalisé, en trois images de 5, 7 & 5 secondes, par le danseur & artiste multicasquettes Matthieu Doze – textes & images étant composés indépendamment selon le principe du cadavre exquis : Haïkus presque exquis. Puisque nous sommes au rayon collaboration, annonçons sans ambages que Clémence, qui revient d’Osaka où elle a rencontré le directeur d’une école de langues (où elle enseignerait le français), va s’occuper de produire certaines performances de Matthieu, qui lui-même va apparaître en guest, comme disent les jeunes, au concert de Milkymee (pour qui j’essaie de bricoler des chansons et qui met de son côté en musique le conte sur Tokyo que je suis en train de finir) dont elle, Clémence, assurera l’introduction et la traduction. Bien dit ! place au haïku du jour..

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traverse le rêve
de balayeurs démodés
la forêt profonde

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(d’avoir rencontré hier en haut de la montagne où je courais un vieillard courbé sous un gigantesque balais)

Alors la souffrance commença…

Située sur une colline boisée à deux stations du centre de Kyoto, la villa Kujoyama est un immeuble dépouillé, comme l’architecture moderne ici aime à ne pas les finir – imposantes dalles de béton brut, longues surfaces de verre. Après que nous eûmes charrié des sacs plein de livres – les vêtements nous devançaient dans les valises que nous avions confiées à la compagnie de transport – et transpiré sous le volume des pages dans la pente zigzangante, le directeur Jean-Paul Ollivier (en conversation avec Laetitia Mikles qui présentera demain son film Rien ne s’efface, élaboré pendant sa résidence en 2007, à l’Institut franco-japonais du Kansaï) et l’intendante Arata Okano nous y accueillirent chaleureusement, avant de nous emmener dans notre loft : un duplex meublé, taillé dans un espace large, dont le plafond est si haut qu’on l’aperçoit à peine, et qu’une baie vitrée de six mètres de haut ouvre sur une courette pleine de soleil où nous pourrons déjeuner au printemps. De l’autre côté de la clôture, que l’on a plantée pour protéger les résidents des sangliers et des singes, la forêt se referme – assis à ma table de travail c’est à ce rideau d’arbres que je fais face.

Hier soir, alors qu’à dix neuf heures la nuit était tombée – nous avions quelques bières et un peu de saké pour pendre, Clémence et moi, la crémaillère – je rendis visite à Jean-Paul Ollivier afin de lui demander s’il l’on pouvait fumer dans les appartements ; à peine m’ouvrit-il la porte de son bureau que les lumières de Kyoto, que domine la colline, me sautaient au visage :
« Quelle vue ! » lâchai-je sans me rendre compte que je parlais.
« Oui, c’est un peu mal fichu, sourit-il… Comme du Le Corbusier : vos studios donnent sur la forêt, et seule l’administration peut contempler la ville. Les artistes sont là pour souffrir ! »

Oui plaignez-nous, mes amis, car c’est vrai nous souffrons.