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Sisyphe & Monsieur Caca

Il avait pu lui dire que c’était un travail de Sisyphe et elle s’était retrouvée sur son tabouret de bois, hésitante soudain – comme si par ces mots, rendant problématique ce qui allait de soi jusque là, il avait fait naître un soupçon qui maintenant s’étendait, étirant derrière ses yeux obscurcis comme un peuple de nuages – ne sachant plus si oui ou non elle devait continuer à enlever, chaque matin, les excréments de Monsieur Caca qui poussaient pendant la nuit dans son potager. Sans doute, plus que l’argument en lui-même, c’était maintenant l’image du titan n’en finissant jamais de pousser son énorme rocher puant de merde noire en haut d’un sommet d’où il retombe encore, qui retenait ses beaux yeux verts… Et au moment même où elle décidait de ne plus nettoyer son jardin des déjections du chat de la voisine – comme si, en les en enlevant consciencieusement elle les avait en fait entretenues, pareille encore à Sisyphe dont le rocher ne tombe encore que d’avoir été de nouveau hissé – elle découvrait qu’il n’en était plus souillé, soit que Monsieur Caca eût été dissuadé ou l’eût prise en pitié, soit que les nombreux dispositifs (pancartes, grillages, planches) destinés à l’en empêcher eussent finis par être efficaces. Alors le petit jardin, pour elle, avait pris l’allure d’une sorte d’Eden peuplé de tomates et de basilic ; elle commençait même à considérer ce chat d’un tout autre regard, comme s’il avait été l’un de ces anges sans sexe et sans anus qui, peuplant les Arches de Noé, a sa part de responsabilité dans la beauté du monde ; elle l’aima. Heureuse, elle fit part à la voisine de sa nouvelle relation avec Monsieur Caca : il avait compris, l’avait acceptée et respectait ce jardin dans lequel il ne venait plus que pour s’y promener, en péripapéticien, en gentilhomme.

La voisine répondit que c’était elle, chaque matin, qui ramassait ses crottes.

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Vous questionnerez bientôt la poulette verte

On pense encore à d’où l’on vient, on se souvient – comment c’était là-bas et du chemin qui nous mena ici. Il y a encore un peu de boue sous les chaussures et le premier appartement, comme un seuil, a gardé quelque chose d’ailleurs. Alors il faut déménager, de nouveau, d’elle à elle, en interne, pour habiter vraiment une ville.

Il se rend à un entretien. Le patron : « Te définirais-tu comme un gamer ? » Il regroupe tout ce qu’il a de courage et de force de persuasion, le bourre dans son regard et lui lance à la face comme un bélier –

C’est une langue où le même mot, もう, « mô », signifie à la fois « déjà », « bientôt », « ne…plus » et « encore ». Où 青い peut signifier « vert » ou « bleu » et où « questionner » et « entendre » sont identiques 聞く – de même qu’« oiseau » et « poulet » 鳥. Où il n’y a pas de différence entre le présent et le futur, où il n’y a ni genre, ni nombre. Où les phrases n’ont pas de sujet. Or, quand il dit « J’entends déjà les oiseaux bleus » il aimerait autant qu’on ne comprenne pas « Vous questionnerez bientôt la poulette verte ».

– « Un gamer… ? » (Il joue aux jeux vidéos une fois tous les cinq ans.)

Après trois semaines d’abstinence, ils se font installer une connexion internet. S’il s’y promène de nouveau, c’est timide, sur ses gardes, soucieux de ne pas trop donner – comme avec une amante qu’il aurait retrouvée, après qu’elle l’eut une première fois abandonné.

Ils invitent à dîner la voisine du dessus. Une dame d’une bonne quarantaine, une ancienne prof d’anglais qui vit seule avec son chat, « Monsieur Miaou ».

(Déménager encore, jusqu’à se perdre et oublier par où l’on est venu.)

Le patron : « Quels sont les jeux auxquels tu joues régulièrement ? » Ça c’est une question facile : il cite la liste que Laurent lui a donnée, et qu’il a apprise par coeur.

Monsieur Miaou aime bien faire caca dans le jardin que madame Clémence arrange pour y planter ses tomates.

C’est une langue où robinet se dit 蛇口, « ja-guchi », c’est-à-dire bouche-en-serpent, et où « dieu » et « cheveux » ont racine commune – kami – « ce qui est au-dessus ».

Je vais l’appeler Monsieur Caca, moi, si ça continue !

La voisine les invite à se rendre au feu d’artifice. Dans une rue trempée par une mer de monde, les jeunes femmes se déplacent à petits pas, fièrement dans leur tenue traditionnelle, kimono à fleurs et cheveux au henné. Désormais elle mettra sa robe Marie-Antoinette au quatorze juillet.